Première
lettre de Doniphan à sa sœur Lilianna
Le 03 avril 1920
Ma
chère Lilianna, voilà près de deux semaines que je suis installé dans cette pension.
Je manque à tous mes devoirs en ne te donnant de mes nouvelles que maintenant.
Tu dois te douter qu'il m'est plus que pénible de repenser à notre séparation,
mais ne doute pas que ta présence et ton soutien me font défaut. Il m'était plus
que nécessaire de quitter toute attache pour oublier la faillite de mon établissement
et les jours sombres qui s'ensuivirent.
La
pension de Lady Jared est un havre de tranquillité. Loin des tumultes de la ville,
les seuls bruits sont les grondements de la mer toute proche. Le paysage ressemble
un peu aux côtes de l'Irlande que nous avions visitées. Les falaises abruptes
et découpées sont recouvertes d'herbe d'un vert vif. Il me vient souvent l'envie
de sortir braver le vent et la pluie incessante pour y noyer mes pensées. La bâtisse
est particulièrement imposante, sans pour autant être un affront à la nature environnante.
Un peu mystérieuse, la pension est un véritable assemblage d'ailes et de tours
stylées. Durant, la première semaine, je me suis égaré à plusieurs reprises dans
les couloirs sinueux et les multiples escaliers de bois. A mon arrivée, je fus
saisi par le climat particulier de cette demeure. Une saisissante impression d'étouffement
me vint lorsque je pénétrai pour la première fois dans les pièces sombres. Le
temps, ici, semble figé à jamais.
Tous les pensionnaires se retrouvent dans la grande salle commune à l'heure des
repas. Je suis sans conteste le plus jeune des locataires, la majorité ayant de
loin dépassé un âge avancé. Mes six compagnons sont de natures diverses. Le plus
démonstratif est le vieux Colonel MacHafry, qui ne manque jamais d'anecdotes à
nous raconter. Je prends également plaisir à discuter avec Miss Brooks, une ancienne
journaliste aux allures d'aventurière, ayant maintes fois parcouru le monde. Nous
sommes souvent rejoints dans nos discussions par Lord Bryant, un ancien magnat
des affaires.
Mais j'entre dans
les détails sans t'avoir présentée notre hôtesse, Lady Jared. Cette femme sans
âge a une prestance certaine. Grande et élancée, elle conserve les traces d'une
beauté glacée. Bien que généralement affable et cordiale, ses sauts d'humeur viennent
fréquemment miner l'ambiance des repas. Lady Jared ne mange jamais en notre présence,
prétextant prendre ses repas à des horaires décalés. Depuis la place d'honneur
de la grande tablée, elle semble toujours surveiller notre assemblée.
Ma
chère sœur, avec ce que je vais te révéler, tu vas penser que je suis loin d'être
remis de ma dépression. Mais, il est parfois bon de se confier, même si les angoisses
que l'on ressent ne sont pas fondées… Notre hôtesse me rend parfois mal à l'aise,
sans que je puisse expliquer pourquoi. Lorsqu'elle passe près de moi, je ressens
comme un puissant froid qui me laisse transis. Aucune fenêtre n'étant ouverte
à cet instant, cet étrange phénomène reste encore inexpliqué. Depuis une semaine,
je me lève fatigué. J'abuse sans doute des longues promenades, et l'air marin
doit agir d'une façon inhabituelle sur mon organisme. Mon corps, mais aussi mon
esprit, doivent se faire à ce nouveau rythme pour reléguer une bonne fois le passé
où il doit désormais demeurer.
Ma
chère sœur, j'espère de tout cœur que ces quelques mots te trouveront en bonne
santé et que ta nouvelle vie t'agrée comme il se doit. Doniphan, ton frère.
Deuxième lettre de Doniphan à sa sœur Lilianna
Le 13 mai 1920
Chère
Lilianna, plus d'un mois s'est écoulé depuis ma dernière missive. Ton courrier
m'a fait chaud au cœur et je suis content d'en apprendre plus sur ta nouvelle
situation. Ici, le temps s'est dégradé, tout comme l'atmosphère de la pension.
Un terrible événement nous a récemment tous secoué.
En
raison de pluies incessantes, j'ai dû abandonner mes promenades près du rivage.
Malgré de fréquentes entrevues avec mes colocataires, les fins de journées me
paraissent désormais interminables. Ne souhaitant pas rester toute la journée
dans ma chambre, je visite les parties communes de la pension, notamment la grande
bibliothèque ou encore le fumoir. Il me paraît bien étrange que la lumière
du jour ne pénètre pas dans la plupart des pièces mais sans doute est-ce dû à
la disposition des fenêtres. L'obscurité qui en résulte ajoute grandement à la
monotonie ambiante.
J'ai remarqué
que notre hôtesse suit un emploi du temps régulier. On ne la voit pas avant quatre
heures de l'après-midi, et parfois seulement lors du dîner. Lady Jared aime décidément
présider aux repas. Elle semble surveiller chacun de nos faits et gestes, ce qui
finit par me mettre franchement mal à l'aise. Lady Jared laisse entendre un petit
claquement de langue appréciateur lorsque Miss Brighton se décide à toucher à
son plat. Cette ancienne danseuse d'opéra possède un appétit de moineau, qu'elle
doit d'ailleurs conserver des exigences passées de sa profession. Les plats que
nous servent les domestiques de Lady Jared sont raffinés mais toujours très riches.
Je lui avais d'ailleurs fait remarquer que ce type de nourriture était plutôt
déconseillé pour des personnes d'un certain âge. Ce à quoi elle m'avait répondu
que seul le bien être de ses hôtes importait, et que les plaisirs du palais ne
devaient pas souffrir d'une quelconque restriction.
Malgré
son grand appétit et sa corpulence certaine, notre ami Lord Bryant était bien
fatigué ces derniers temps. Sa mine pâlotte ne tarda pas à nous alarmer. Au fil
des jours, nous le vîmes de plus en plus las et déprimé. Il nous apprit que ses
nuits étaient peuplées d'incessants cauchemars, dont il ne gardait cependant aucun
souvenir au réveil. Alarmés par son état, nous fîmes prévenir le médecin pour
nous assurer que le pauvre homme ne souffrait pas d'une grave maladie. Après une
longue consultation, le spécialiste ne découvrit aucune anormalité chez son patient.
Il lui conseilla de prendre de grands bols d'air tout en faisant attention à ne
pas attraper froid. Nous fûmes ainsi tous rassurés par la visite du médecin.
Malheureusement,
Lord Bryant ne se présenta pas au petit déjeuner du lendemain. Je fus le premier
à entrer dans sa chambre pour le trouver inanimé dans son lit. Les draps froissés
entouraient son corps pâle et raidi. Au premier coup d'œil, je sus que toute vie
l'avait quitté.
Le Colonel MacHafry
ferma la porte derrière nous pour empêcher les femmes de contempler la dépouille.
Je fus saisi par l'expression terrible que dégageait le visage du défunt : ses
traits crispés évoquaient une souffrance intense mais également une réelle incompréhension.
Nous restâmes un instant sans réaction devant cette mort foudroyante. Encore aujourd'hui,
j'ai bien du mal à oublier le visage de mon défunt ami.
Nous
attendons plus de nouvelles du médecin qui doit examiner le corps avant l'enterrement.
J'espère que ma sinistre missive ne gâchera pas ton enthousiasme. Tous mes vœux
t'accompagnent ainsi que ton époux. En espérant recevoir très bientôt de tes nouvelles.
Doniphan, ton frère dévoué.
Troisième lettre de Doniphan à sa sœur Lilianna
Le 29 mai 1920
Ma
chère sœur, j'ai l'impression de devenir fou et de plonger en plein cauchemar.
Ma santé s'est dégradée depuis mon dernier courrier et je n'ai même plus la force
de quitter la pension. Cette lassitude est vraiment anormale car elle est à son
paroxysme à mon réveil. Chaque matin, je me lève le corps transi d'un froid inexpliqué,
alors que les fenêtres et la porte sont toujours closes. Mes nuits ne sont pas
du tout réparatrices comme elles devraient l'être. Je ne sais plus quoi faire…
Je
garde le souvenir persistant d'un cauchemar qui m'a particulièrement marqué. J'étais
allongé dans mon lit, avec une impression d'étouffement comme si un énorme poids
pesait sur ma poitrine. Il m'était alors impossible de bouger ni même de parler.
J'aperçus tout d'un coup une grande silhouette qui s'avançait vers le lit. Je
découvris avec stupeur que l'inconnue avait le visage de Lady Jared mais dont
les traits étaient pervertis. Ses yeux, qui me fixaient intensément, paraissaient
me clouer littéralement au lit. Lorsque Lady Jared s'approcha de ma couche, son
expression se fit maléfique, comme si cette créature se délectait d'un festin
à venir. Une langue gourmande ne cessait de pourlécher ses lèvres, écarlates et
obscènes. Je n'irai pas plus loin dans cette description d'une perversité qui
ne pourrait que te choquer.
Hier,
j'ai profité d'une des rares sorties de notre hôtesse pour pénétrer dans ses appartements,
qui occupent la majeure partie du deuxième étage. Le couloir principal était plongé
dans la pénombre, mais j'avais pensé à apporter une bougie pour me guider dans
mon périple. Je décelais dans cet étage une forte odeur de renfermé. Les premières
portes, qui s'ouvrirent sans difficulté, menaient à des chambres inoccupées. La
poussière s'accumulait sur des meubles finement ouvragés. La dernière porte, richement
décorée, ne s'ouvrit pas. J'en déduisis que cette chambre devait être celle de
Lady Jared. Le couloir s'avançait encore un peu dans l'ombre. D'après la disposition
des pièces, il devait se terminer par le mur nord de la pension. J'aperçu alors
un coin de cadre accroché au mur. Ma curiosité me poussa plus avant ; après tout,
il ne me restait que ce bout de couloir à explorer.
Les
deux murs étaient recouverts de portraits de grande qualité. Tous représentaient
la même femme, habillée selon la mode de différentes époque : notre hôtesse Lady
Jared… Devant cette bizarrerie, je me penchais pour vérifier les signatures des
artistes et les dates des diverses œuvres. Les plus vieux dataient de la fin du
17ème siècle et le dernier de 1895. Il ne faisait aucun doute que cette femme
au port altier était bel et bien Lady Jared. Je fus tout d'un coup pris d'un vertige
en contemplant tous ces sourires glacés. Les yeux perçants semblaient mettre à
nu mes pensées et se moquer de ma faiblesse. Je quittai alors précipitamment l'étage
pour me réfugier dans ma chambre.
C'est
alors que certaines paroles de Lady Jared me revinrent à l'esprit. Je la revoyais
le mois dernier, accueillant la famille de Miss Brighton. Notre hôtesse s'empressait
alors de faire entrer les jeunes enfants, toute heureuse de cette visite. Lady
Jared ne manquait jamais de complimenter les enfants et de leur offrir des sucreries.
Elle disait parfois des choses étranges qui, sur le moment, ne m'avaient pas marquées
: qu'elle trouvait ces petits tellement mignons qu'elle aurait pu les manger,
ou encore qu'ils mettaient de la chaleur dans ses vieux os fatigués. Vers la fin
de l'après-midi, les enfants quittèrent la pension étrangement calmes ; leurs
parents étant ravis que leur progéniture se tienne enfin comme se doit.
Les
pauvres fous, s'ils avaient su la vérité ! Cette femme est un … vampire ! Loin
des histoires folkloriques, cette créature de chair et de sang peut, par je ne
sais quel moyen, prolonger son existence impie grâce aux forces vives de ses victimes.
Elle avoue elle-même, a travers ses odieux propos à double sens, sucer notre vitalité
sans que nous, pauvres âmes, ne nous en rendions compte.
Ma
sœur, je n'ai plus aucun doute maintenant. Ne me crois pas dément… Bien au contraire,
je suis bouleversé comme toute personne devrait normalement l'être en étant confronté
à cette terrible situation ! Je vais quitter au plus vite la pension. N'importe
quel endroit me conviendra. Je te ferai parvenir un autre courrier au plus tôt.
Bien à toi, Doniphan.
Quatrième
lettre : de Lady Jared à Lilianna Beaufort
Le 13 juin 1920
Madame
Beaufort, je vous transmets mes plus sincères condoléances pour le décès de votre
frère. J'appréciais énormément cet homme délicieux, aimable et courageux. J'avais
appris, lors de nos discussions, qu'il avait subi de tragiques événements avant
de venir s'installer dans ma pension. Malheureusement, votre frère n'avait pas
souhaité se confier plus avant sur ce sujet. Je m'avance sans doute un peu mais,
s'il avait bien voulu me révéler ses tourments, peut-être aurait-il reçu du réconfort
auprès de moi ou d'autres pensionnaires.
Doniphan
s'était malheureusement replié sur lui-même du jour au lendemain. Je l'avais remarqué
à son manque d'appétit, mais également à son humeur changeante. Lui qui aimait
admirer notre belle nature, restait confiné dans ses appartements de longues heures
durant. Je me rends compte, aujourd'hui, que son regard fuyant - voire suspicieux
- cachait en fait une réelle souffrance intérieure.
D'autre
part, si nous avions tous été atteints par le décès brutal de notre ami Lord Bryant,
votre frère l'était bien plus encore. Déjà bouleversé par son combat intérieur,
son trouble avait dû s'aggraver avec la nouvelle de cette triste et inattendue
disparition. Plus jeune que la plupart des pensionnaires, Doniphan avait apporté
tant de vie et d'énergie dans la pension, qu'il était bien cruel de le voir s'étioler
ainsi.
Je me permets surtout de vous contacter
à propos d'étranges rumeurs qui courraient, juste avant la disparition de votre
frère. Il semblerait que Doniphan s'était mis en tête d'avoir été l'objet d'une
sourde machination. D'insensés propos vinrent à mes oreilles par quelques uns
de mes pensionnaires.
Dans son malheur, votre
frère s'était cru poursuivi par une sorte de vampire, qui le tourmentait durant
la nuit. Cette idée extravagante était, sans nul doute, un des symptômes de son
état dépressif ; de même que sa fatigue persistante. Le médecin ne put malheureusement
le sauver de sa condition aggravée. Comme vous devez le savoir, Doniphan souffrait
d'une anémie pernicieuse qui lui avait déclenché, dans le même temps, un souffle
au cœur.
Sachez, Madame, que nous l'avons
tous soutenu dans ces derniers moments et qu'il s'est éteint sans douleur. Je
lui ai tenu la main jusqu'au dernier instant et pu ainsi recueillir son dernier
souffle en lui témoignant toute mon affection.
Vous
êtes, bien entendu, la bienvenue dans notre établissement si vous en ressentiez
le besoin. La pension est renommée pour son accueil et son panorama agréable.
Veuillez accepter, Madame Beaufort, mes meilleures pensées et tout mon soutient
dans votre malheur. Je regrette immensément la disparition de Doniphan, une personne
de si bon goût et d'agréable compagnie.
Lady Jared.
Fin

Horla, le
Intrus, l'
Villa
des cauchemars, la
La paralysie du sommeil