Chapitre
1
- C'est une
démone illusionniste !
- Non.
- Alors… une
fée pernicieuse !
- Bien sûr que
non…
- Ah ! Alors
quoi ?
- Une succube.
- Une succube
? Et comment expliques-tu ses capacités à altérer la réalité ? Je
suis d'accord pour ses charmes hors norme mais…
Je viens juste d'entrer dans notre QG pour découvrir mes deux Sœurs,
accaparées par une discussion animée. Emy s'interroge sur la véritable
nature de notre Reine du Lycée, Victoria Palms. Natasha ajoute quelques
explications sur sa théorie :
- Certaines
succubes peuvent créer des illusions. Voilà pourquoi, quand Victoria
prend son bain dans le lac des horreurs, l'eau fétide devient alors
aussi claire que de l'eau de source.
- Ok, ton raisonnement
tient la route. Elle est incroyablement belle, hautaine et surtout
cruelle avec tous les mâles qui l'entourent. On dirait que près
d'elle, ils perdent toute volonté… d'ailleurs ils ne font pas long
feu à ses côtés.
- Ca expliquerait
certaines disparitions sur lesquelles Val enquête. Tiens, Val, tu
es là !
- Oui, les filles.
J'ai fermé le bureau, je suis à vous pour la nuit.
Et,
oui, je suis Val, comme mes Sœurs viennent de vous l'annoncer. Je
suis la rédactrice de La Gazette, un des journaux de notre Lycée de
Nocturne High. J'adore divulguer des secrets croustillants sur mes
compatriotes, mais uniquement s'ils sont fondés. Ma devise est de
ne révéler que la vérité. Peut-être avez-vous déjà entendu parler
de notre lycée ? Non… évidemment, surtout si vous êtes du genre…humain.
Nocturne
High est un établissement expérimental où cohabitent les créatures
magiques et les humains. Depuis une trentaine d'années, les élèves
mortels s'y succèdent pendant que la plupart des " monstres " y poursuivent
leurs études. Pour la majorité d'entre nous, le temps ne passe pas
aussi rapidement que pour vous autres. Quelques rares humains connaissent
le secret du Lycée, mais la plupart ne se doute pas qu'ils côtoient
quotidiennement démons, garous, fées, vampires et j'en passe… Emy,
Natasha et moi sommes des sorcières. Il y a quelques années, nous
avons signé un Pacte de sang et ainsi créé notre propre sororité.
Nous sommes toutes les trois férues d'ouvrages anciens et Nocturne
High nous fournit un vaste choix de livres occultes et de documents
sur les civilisations disparues. Durant la journée, vous nous trouverez
donc du côté de la bibliothèque. Pour un minimum de calme (les créatures
magiques ont besoin de se ressourcer dans leur propre élément ou effectuer
divers rites) chaque confrérie possède son propre étage dans un des
bâtiments-dortoirs. Notre QG se trouve au rez-de-chaussée du Pavillon
Mercure. On s'est également approprié le sous-sol, qui abrite désormais
le laboratoire d'Emy ainsi que les chambres (si on peut dire) des
petits copains de mes deux Sœurs.
Natasha
s'est récemment amourachée de Dimitri, un vampire des Carpates. Tous
deux semblent s'entendre à merveille. Il faut dire qu'ils possèdent
de nombreux points communs : Natasha et lui sont originaires d'Europe
de l'Est, de la noblesse Hongroise. Ils se lancent souvent des mots
doux dans un ancien dialecte slave. De part sa beauté glacée, Natasha
a été nommée plusieurs fois au titre de Reine du Lycée. Pour le bonheur
de Victoria, elle l'a toujours refusé, arguant que de telles frivolités
populaires ne représentaient aucun intérêt à ses yeux. Victoria jalouse
son teint de porcelaine, ses formes voluptueuses et ses longs cheveux
quasi-argentés. Vous l'avez compris, Natasha, tout comme Dimitri,
se considère d'une haute lignée et préfère ne pas sympathiser avec
n'importe qui. Natasha est douée en langues mortes (pour faire chic,
elle conserve sciemment un accent slave prononcé) et s'intéresse de
près au monde des vampires. Depuis sa liaison avec Dimitri, elle a
acquis de mystérieux pouvoirs, sujet sur lequel je me suis promis
de l'interroger sans tarder. De la vieille école, Dimitri dort dans
un cercueil, et s'est donc aménagé un coin dans notre sous-sol.
La
spontanéité et la curiosité d'Emy embarrassent parfois la fière Natasha,
mais chacune a fini par reconnaître les qualités de l'autre. Emy est
une américaine très démonstrative qui ne passe jamais inaperçue dans
les couloirs du Lycée. Elle adore les tenues colorées (change également
toutes les semaines de couleur de cheveux) et collectionne toutes
sortes de gadgets mécaniques. Dans le sous-sol, elle a mis au point
un laboratoire où elle personnalise son petit copain. Emy a dans l'idée
de fabriquer le zombie le plus sexy de l'histoire ! Pour ce faire,
elle tient une base de données regroupant les noms des plus beaux
garçons des environs - humains ou monstres. Si jamais l'un d'eux vient
à décéder prématurément (il faut avouer que le taux de mortalité dans
notre région est anormalement élevé) elle n'hésite pas à braver les
interdictions pour se procurer les morceaux de son corps qui l'intéressent.
Natasha et moi nous plaignons parfois de l'état du laboratoire, et
il nous faut souvent insister pour qu'Emy fasse disparaître les "
traces " de ses opérations. Enfin, il faut reconnaître que le résultat
est parfait : Leroy (car ce zombie a même un petit nom) passe tout
à fait pour un être vivant. Emy a su perfectionner sa technique d'assemblage
des membres, et Leroy est de bonne compagnie. A la différence de ses
congénères, il est d'un naturel craintif et se contente de nourriture…
morte. Donc, il n'y a aucun risque qu'il croque un de nos voisins.
Leroy aime se reposer dans les douches désaffectées qui jouxtent le
laboratoire.
Et
moi, me direz-vous ? Pas de petit copain ? Et bien, non. Accaparée
par mes recherches pour La Gazette, les histoires de cœur me laissent
indifférente. A la différence d'Emy, j'affectionne les tenues sombres
(de style " gothique ", comme le disent les humains). Le noir est
en totale contradiction avec le type de magie que j'utilise mais je
n'y peux rien. J'ai toujours été attiré par le monde de la nuit et
les sortilèges interdits. Je suis une sorcière proche des éléments
naturels et plus particulièrement de la végétation (bien que mon don
d'empathie animale soit également assez élevé). Je peux donc communiquer
et contrôler la flore. Généralement, les sorciers dans mon cas se
tournent vers des études druidiques et portent du blanc pour afficher
leur choix magique. Avec mes cheveux noir corbeau et mes vêtements
sombres, je suis donc l'exception à la règle. Ne trouvant pas ma place
au sein d'une congrégation druidique, je me suis réfugiée à Nocturne
High. Le campus, entouré de forêts à perte de vue, est l'endroit idéal
pour me ressourcer.
Nous
voilà au début du mois d'octobre et, dans quelques jours, une nouvelle
rentrée scolaire va commencer. Ayant déjà remarqué l'arrivée de nouveaux
élèves, j'avais demandé le matin même à consulter la liste des admissions.
Au fil des années, j'ai su lier de bonnes relations avec notre Comité
de Direction et mes demandes ne sont presque jamais rejetées. Cette
année, j'ai remarqué que le nombre de vampires allait doubler. La
section sciences et recherches, fief naturel des vampires, n'offre
plus une seule place disponible. Les vampires restent fidèles aux
clichés et hantent les recoins les plus enténébrés du campus. On les
trouve donc dans les salles du bâtiment scientifique où le soleil
ne pénètre jamais. Très portés sur la sécurité, il faut montrer patte
blanche pour pouvoir accéder à leurs salles de repos. Dimitri ne supporte
pas ces vampires qu'il traite de " petits arrivistes prétentieux des
temps modernes " et il met un point d'honneur à ne jamais mettre les
pieds dans cette zone du campus. Je suis particulièrement intriguée
par la création d'une nouvelle section : la filière cinématographique.
Enfin, j'aurai tout le loisir de me renseigner sur leurs activités
dans les jours à venir.
La
nuit venue, nous nous retrouvons, mes Sœurs et moi, pour perfectionner
quelques sorts. De milieux très différents, nous sommes liées par
notre Pacte et prenons plaisir à faire évoluer notre petite sororité.
La recherche de savoirs est notre principale priorité nocturne. Ce
soir, Emy - ne pouvant réfréner plus longtemps sa curiosité - me demande
:
- Alors, tu
as récolté des infos intéressantes sur les nouveaux ? Tu as pu me
rapporter leurs photos ?
- Non, Emy,
je n'ai pas encore eu accès aux feuilles d'admission, mais ça ne
devrait pas tarder. La clôture des inscriptions est pour ce week-end.
- J'espère que
cette année les garçons seront mignons !
- Oui, je vois
où tu veux en venir… Tu ne penses pas que Leroy est bien comme il
est ?
Emy
ne m'écoute déjà plus, concentrée sur une machine vrombissante ressemblant
à un gros pistolet en plastique. Natasha, devant mon air sceptique,
a la gentillesse de m'en dire plus sur la nouvelle invention d'Emy
:
- Emy vient
de mettre au point un fixateur d'humeurs.
- Oui ! Ce truc
est génial ! Regarde Val, avec ce bouton, tu peux choisir entre
bonne ou mauvaise humeur. C'est radical. Imagine un peu, on peut
influencer les…
- Oh, arrête
! Ce truc ne va nous attirer que des ennuis. Je te rappelle qu'il
est interdit d'utiliser la magie ou tout autre pouvoir dans l'enceinte
du campus, sauf pour une très bonne raison. Nous n'avons pas de
soucis avec les brigades du Comité de Direction, alors arrête !
Je
dois parfois me montrer très ferme avec Emy. Bien qu'âgée d'environ
200 ans, elle est aussi irresponsable qu'une gamine. Le point positif,
c'est qu'elle n'est jamais vraiment fâchée et ne boude pas plus d'une
minute. Soudain, une voix grave et roucoulante provient de l'escalier
menant au sous-sol.
- Où est le
soleil de mes nuits ? La beauté qui réchauffe mon cœur froid et
le fait battre d'émotions si intenses ?
Dimitri,
qui respecte à la lettre le cycle du soleil, vient de se lever. Même
si cet authentique vampire transylvanien est charmant, j'ai du mal
à accepter sa philosophie de la " vie ". Je ne me gêne d'ailleurs
pas pour le traiter de fainéant car sa nonchalance finit par m'irriter.
Ses principales occupations tournent autour de sa petite personne
: le repassage de ses costumes 100% soie ou les commandes de ses produits
de beauté 100% naturels sur internet… Question hygiène, il est pire
qu'une fille ! On peut même dire que Dimitri est le premier - et le
seul - vampire hypocondriaque de cette planète ! Bien qu'immortel,
il a toujours mal quelque part et craint qu'une maladie inconnue le
terrasse. Ses pitreries de malade imaginaire nous font bien rire (ou
quelquefois grincer des dents). Natasha trouve son petit copain craquant,
ce à quoi je lui réponds en soupirant qu'il faut de tout pour faire
un monde.
Emergeant
du sous-sol en déployant une cape à l'intérieur rouge vif, Dimitri
nous laisse bouche bée. C'est vrai, il a tout pour plaire et sait
jouer de ses charmes : un visage éblouissant (figé à jamais dans la
beauté de ses 25 ans), des yeux d'un bleu intense (on a envie d'y
plonger), une longue chevelure blond cendré (elle doit être douce)…
et cet insupportable petit sourire qui clame :
- Alors, mesdemoiselles,
je suis incomparable. Oui, oui, je le sais bien… et mes baisers
sont…
Stop
! Son pouvoir vampirique ne marche pas sur moi ! Ce type de garçon
superficiel me file plutôt la nausée ! Ah ! Pourquoi les vampires
se croient-ils tellement irrésistibles ? Furieuse de m'être laissée
berner, ne serait-ce qu'une seconde par Dimitri, je m'exclame :
- Dimitri, tu
es insupportable ! Pourquoi doit-on subir chaque soir la même rengaine
?
- Très chère
Val, je vois bien que tu es presque… sous mon charme. Pardonne-moi,
je ne peux lutter contre ma nature de séducteur. Qui plus est, ce
soir, vous êtes toutes tellement mignonnes…
- Elle est bien
bonne, celle là !
Les
petits bisous de Natasha lui font - pour un temps - fermer son clapet
; puis, sur des promesses d'amour éternel, Dimitri finit par sortir
en quête de son repas du soir. Natasha tolère ses incartades nocturnes,
le vampire ne pouvant se passer de sa ration quotidienne de sang.
Elle affirme d'ailleurs ne pas être jalouse des en-cas féminins de
son petit ami… mais peut-être ment-elle très bien.
Nous
travaillons toute la nuit sur un ouvrage rapporté par Emy : " Le feu
et ses composantes dynamiques ". Emy s'est spécialisée dans les sorts
d'attaque, notamment les sortilèges explosifs. Ce type de magie nécessitant
une longue pratique, nous aidons volontiers notre Sœur dans sa tâche.
Afin d'éviter tout risque d'incendie (ou pire), Natasha crée un bouclier
de glace très efficace…
Le
jour se lève une nouvelle fois sur le campus. Situé au nord des Etats-Unis,
le climat y est gris, froid et très enneigé en hiver. Après quelques
instants de méditation qui assurent notre régénération aussi bien
physique que mentale, nous sommes parées à affronter la journée. J'ai
rendez-vous avec Madame Velours du bureau des admissions pour consulter
les fichiers des derniers arrivants. Attrapant mes notes, je file
en vitesse au bureau d'accueil. J'aime bien Madame Velours, douce
et calme, qui a parfois du mal à cacher sa véritable nature : notre
hôtesse d'accueil est une chatte-garou. Son rire ressemble à un ronronnement
apaisant et son visage mutin met en confiance au premier coup d'oeil.
Pendant qu'elle se faufile avec agilité entre les piles de dossiers
qui encombrent la pièce des archives, je me mets au travail.
Et
bien, on atteint un record d'inscriptions cette année ! Avec la création
de nouvelles sections, le Comité de Direction renforce sa politique
d'ouverture. Certaines races, jusque-là absentes du Lycée, se voient
accorder le droit d'entrer : des Profonds pour l'équipe de natation,
des Chérubins pour la chorale, des Démons mineurs pour une équipe
de foot... Tiens, qu'est-ce que c'est que ça ? Des Dhampires pour
la section de cinéma ? Ca c'est une première ! J'ai trouvé mon article
: " Les créatures les plus méprisées du monde magique font leur entrée
à Nocturne High ! Les dhampires vont-ils pouvoir cohabiter avec leurs
ennemis héréditaires, les vampires ? " Même si le bâtiment des sciences
est très éloigné de celui des arts, je sens que les semaines à venir
vont être mouvementées !
Déjà
treize heures, je vais aller manger un bout. Après avoir rassemblé
mes notes et remercié Madame Velours, je me dirige vers la cantine.
J'aurais du prendre une sacoche pour ranger toutes mes feuilles, elles
ne cessent de tomber…
- Aie !
- Oups… Désolé.
Tu n'as rien ? Attends, je vais t'aider à ramasser tout ça. Tu devrais
regarder où tu marches, non ?
J'ai
percuté un type et lâché mes dossiers dont les feuilles se sont éparpillées
au beau milieu du couloir. Quelle plaie ! Ca doit être une armoire
à glace, il n'a pas bougé d'un poil…
- Salut, je
m'appelle Nathan. Je suis nouveau et toi ?
- Moi, c'est
Val, je suis en troisième année. Je suis la rédactrice du journal
La Gazette. Si tu veux…
Je
relève les yeux pour voir à qui (ou à quoi) j'ai affaire et… hum…
ce mec est détonnant ! Son allure décontractée renforce l'impression
de mystère qu'il dégage. De haute taille, les cheveux noirs en bataille,
une musculature affirmée (et je n'y peux rien ! Sa chemise à manches
courtes à moitié ouverte ne cache presque rien), un regard pétillant,
un sourire ravageur… Heu, depuis combien de temps je l'observe la
bouche ouverte ? J'ai l'air de quoi là ? Reprends toi ma fille ! Depuis
quand est-ce que tu te laisses impressionner par le physique des garçons
? C'est franchement gênant !
- Je t'ai peut-être
cognée un peu fort, ça va ?
- Oui, je pensais
à autre chose… Heu, à rien de particulier, ne va pas t'imaginer
des trucs… Bon, faut que j'y aille, salut !
- Attends, tu
sais où se trouve la cantine ?
- Par là !
Mince,
il va dans la même direction que moi en plus. Tant pis, je peux me
passer du repas de midi. Il faut que je change d'air. Je ne peux m'empêcher
de lancer un dernier regard à Nathan pour le trouver immobile dans
le couloir. Lui aussi a les yeux braqués sur moi, la même expression
ravie sur le visage. J'ai dit quoi là, " ravie " ? Tout compte fait,
ce type doit être idiot : qu'est-ce qu'il y a de super à me foncer
dedans ?
Chapitre
2
Pourquoi mes pensées
ne cessent de tourner autour de ce Nathan ? Je ne sais même pas qui
c'est ! En fin d'après-midi, je quitte mon bureau, ayant bouclé mon
prochain exemplaire de La Gazette. Il me reste une demi-heure pour
apprendre qui est ce Nathan. Qui sait, si je découvre que sa véritable
forme est celle d'un invertébré géant ou d'une arachnide poilue, peut-être
que son visage sortira de ma tête. Madame Velours avait laissé la
place à sa collègue, Miss Broom, beaucoup moins agréable. Son odeur
entêtante me file mal au crâne. Il faut dire que pour ce type de plante
carnivore, l'odeur est primordiale. Elle a accepté que je consulte
la base de données sur l'ordinateur de l'accueil. Je tape donc le
prénom " Nathan " : 8 résultats.
Je découvre sa
photo et clique immédiatement sur sa feuille d'inscription. Nathan
Never, 18 ans, admis à la section cinéma, pas d'antécédents violents,
aucun meurtre signalé, de catégorie dhampire, parents inconnus, originaire
du Canada, vient du lycée Prinstorn, élève modèle. Je clique sur le
mot " dhampire " pour connaître les remarques de l'administration
sur cette catégorie de créatures. Fils d'une mortelle et d'un vampire,
ces êtres sont généralement asociaux et solitaires. Afin d'éviter
tous problèmes majeurs, ces combattants hors pairs doivent être tenus
éloignés des vampires. Leur espérance de vie est proche de celle des
garous de pure souche. Ils possèdent également des sens aiguisés et
une capacité d'adaptation à n'importe quel milieu naturel.
Je ne suis pas
fâchée de m'éloigner du bureau des inscriptions et de me débarrasser
des effluves de Miss Broom. Nathan Never ne m'avait pas paru asocial.
Enfin, ma première impression était peut être faussée. Mon ventre
se met soudain à gargouiller, me rappelant à l'ordre. Un petit quelque
chose à manger ne me fera pas de mal. A cette heure, la cantine est
pleine à craquer. Je prends en vitesse quelques fruits frais, en espérant
trouver une place assise.
- Salut Val,
tu peux t'asseoir ici.
Non, mais c'est
pas vrai, encore lui ! Nathan Never me désigne la chaise en face de
lui, super…
- Ok, merci.
- De rien, installe-toi,
y'a plus une place libre. Je suis content de te revoir, c'est dur
de s'intégrer dans un nouveau bahut. Les visages ne sont pas très
amicaux par ici.
- Il faut dire
que ton côté… baraqué… les impressionne peut-être.
- Ah, c'est
pour ça, tu crois ?
Il joue les innocents
mais il voit très bien de quoi je veux parler. Il dégage autant d'animalité
(et de virilité) qu'un loup-garou. Les filles des tables d'à côté
se penchent pour l'apercevoir. Non, mais c'est indécent, un peu de
tenue ! Un tas impressionnant d'assiettes vides trônent sur le plateau
de Nathan, attestant d'un énorme appétit. Un bras reposant sur le
dossier de sa chaise, il prend une pose nonchalante, une sucette à
la bouche.
- J'adore les
sucreries, c'est trop chouette, non ?
- Moi, je ne
suis pas fan. Dis, j'ai accédé à ta fiche d'inscription. C'est la
première fois que Nocturne High accepte les dhampires.
- T'es bien
renseignée toi ! Avec tes fringues et ton teint pâle, je t'avais
prise pour une vampire. Mais comme tu manges, tu n'en es pas une.
C'est là qu'il
se penche par-dessus la table pour me renifler à plusieurs reprises
le cou. Il prend son temps en plus !
- Mais qu'est-ce
que tu fais ?
- Je vérifie
et j'essaye de deviner ce que tu es… Tu sens comme une humaine avec
une touche de je ne sais quoi… magique.
- Oui, je suis
une sorcière
- Cool ! Moi
aussi, c'est la première fois que je rencontre une sorcière, tout
comme toi un dhampire. Je les imaginais vieille, ridée, bossue,
dégoûtante… Je me suis trompé on dirait…
Sur ces mots,
il me lance alors un clin d'œil complice. Une sucette à la bouche,
il aurait pu être ridicule mais non, son assurance à toute épreuve
est désarmante.
- Tu devrais
te tenir à carreau ici. Nocturne High grouille de vampires.
- Me tenir à
carreau ? Val, tu as quelque chose à me reprocher ?
- Tu es plutôt…
sauvage. Et les élèves sont assez disciplinés ici.
- Si tu es si
bien renseignée, tu dois savoir que je suis un élève modèle, non
?
- Qui sait,
tu as peut-être falsifié les rapports de ton ancien Lycée ?
- Ne faîtes
pas de fausses accusations, Madame la journaliste…
- Touchée !
On verra bien, une fois les premiers partiels corrigés. Est-ce que
tu connais les vampires du campus ?
- Quelques uns.
Faut pas croire les ragots, on est potes avec certains suceurs de
sang, même si d'autres la ramènent un peu trop. En fait, les vampires
ont toujours eu du mal à accepter leur nature et d'un autre côté,
leur égo est totalement démesuré.
- Je vois ce
que tu veux dire… Tu les appelles les suceurs de sang, est-ce que
ça signifie que tu ne bois pas de sang ?
- Non, les dhampires
n'en ont pas besoin. Mes potes et moi sommes en quelque sorte de
la nouvelle génération. On en a marre d'être traités comme des parias
et on ne suit pas les anciens codes. Je ne vais pas étriper chaque
vampire que je croise, ça serait débile. Et toi, Val, tu as des
contacts avec les suceurs de sang ?
- Dimitri, le
copain d'une de mes Sœurs, en est un. Il est vieux jeu mais sympa.
J'ai vraiment du mal à le prendre au sérieux.
- Ta Sœur ?
- Oh, ne fais
pas trop attention, c'est un truc de sorcières. Natasha, Emy et
moi avons crée un cercle et on est Sœurs maintenant.
- Ca a l'air
cool… Du moins si elles sont aussi sympas que toi.
- Ah, tiens,
les voilà justement. Je vais te les présenter.
Quelques places
ayant finies par se libérer, Natasha et Emy s'assoient à notre table.
Toutes deux sont enchantées de faire la connaissance d'un dhampire.
Ce soir, Natasha aura de quoi papoter avec Dimitri. Nathan, tout aussi
curieux, se renseigne sur les spécificités des sorcières. Après une
longue discussion, nous nous promettons de rester en contact. Nathan
me remercie de mon accueil et se permet de m'embrasser sur la joue.
Avant même d'avoir pu ne serait-ce que protester pour la forme (je
ne peux tout de même pas lui avouer que j'ai apprécié son geste !),
il a déjà quitté la table. Emy m'agrippe le bras et s'exclame :
- Quelle chance,
il est craquant !
- N'y pense
même pas…
- Il est trop
beau !
- Je ne veux
rien entendre de plus.
- Mais, c'est
l'homme idéal !
- Tu ne le connais
pas, comment peux-tu dire ça ?
- Y'a rien à
jeter…
Le regard rêveur,
Emy est sous le charme. Je me demande si les dhampires possèdent un
talent de manipulation comme leurs cousins vampires. Sinon, pourquoi
toutes les filles présentes auraient-elles suivi des yeux la sortie
de Nathan ?
Bon, impossible
de travailler ce soir… Mes deux Sœurs sont bien trop excitées par
leur rencontre avec Nathan. Agacée par les remarques désobligeantes
de Dimitri à son sujet (quand je disais qu'il était vieux jeu !),
je décide de les laisser en plan et d'aller faire un tour dehors.
Et si j'en profitais pour glaner quelques informations du côté des
vampires ? Pour ce faire, je passe devant le dortoir des satyres et
des faunes. Comme à leur habitude, ils passent leur nuit à faire la
fête et cette fois-ci, ils ont choisi de faire un barbecue en plein
air. Après avoir refusé plusieurs invitations, je parviens à m'extraire
de la foule agglutinée devant leur entrée. Ceux-là ne semblent pas
du tout déprimés par la rentrée prochaine.
A quelques dizaines
de mètres du bâtiment des vampires, je me sens soulevée du sol. En
un instant, je me retrouve dans les bras de Nathan. Il court si vite
que je ne l'avais pas vu venir sur moi. Interloquée par son attitude,
je lui demande :
- Mais qu'est-ce
que tu fais ? Pourquoi tu ne t'arrêtes pas de courir ? Laisses-moi
descendre !
- Pas maintenant.
Dis-moi où se trouve ton bâtiment.
- Mais enfin,
qu'est-ce qui ne tourne pas rond chez toi ?
- Réponds-moi…Tout
de suite !
Le ton de sa voix
- menaçant - et son regard à l'affut me décident à lui indiquer le
Pavillon Mercure. Il s'engouffre sans plus attendre dans l'entrée
et me dépose devant la porte de nos appartements. J'ai bien compris
qu'il ne me parlera pas tant qu'on ne sera pas en sécurité… bien que
je ne sache pas quoi craindre. A peine entrés, Dimitri s'exclame mécontent
:
- Ah, bravo
Val ! Invite n'importe qui chez nous, tant que tu y es !
- Je te signale
que TU es chez nous, Dimitri !
- Bah… Que nous
vaut l'honneur de la visite d'un dhampire ? Explique-toi vite avant
que je te fiche à la porte !
Et bien, les relations
vampires/dhampires sont plus qu'houleuses ! Nathan, tout à fait calme
depuis notre entrée au Pavillon Mercure, se met à nous raconter ses
aventures de la soirée.
- Je ne suis
pas venu à Nocturne High par hasard… Depuis des générations, ma
famille garde un œil alerte sur les agissements des vampires. Bien
que nous ne chassions plus systématiquement les vampires, nous intervenons
lorsque leurs décisions mettent en péril la sécurité des humains.
Avez-vous déjà entendu parler de l'Avènement du Sanguinaire ?
- Tu veux parler
de cette série d'épreuves à laquelle chaque chef de clan vampirique
peut participer, pour devenir tout puissant ? Ce n'est qu'un mythe
!
- Non, Dimitri.
Le Sanguinaire est déjà apparu à plusieurs reprises au cours des
siècles passés. A chaque fois, le vampire qui avait remporté le
titre était pacifique, donc aucun évènement négatif n'avait résulté
de son élection. Le Sanguinaire joue un rôle majeur dans la communauté
vampirique et les autres doivent le respecter. Ces derniers temps,
nous avons remarqué des rivalités entre plusieurs bandes de jeunes
vampires. Un certain Lu Pan prend très à cœur la légende du Sanguinaire.
Il a de nombreux antécédents et il serait catastrophique qu'il accède
au titre. Lui accorder tous les pouvoirs serait une véritable folie.
Cette nuit, j'étais en train de surveiller les vampires quand un
des hommes de Lu Pan a bien failli m'avoir.
- Qu'est-ce
que tu comptes faire ?
- Se débarrasser
une bonne fois de Lu Pan n'est pas envisageable, car sa famille
est bien trop puissante. De plus, cet acte ranimerait les rancœurs
entre vampires et dhampires. Je suis aussi venu à Nocturne High
pour pouvoir consulter la bibliothèque. Ce n'est qu'ici que je pourrai
trouver une solution pour contrecarrer Lu Pan.
Notre groupe reste
sans objection devant l'air sérieux de Nathan. J'ai déjà écrit plusieurs
articles sur Lu Pan dans La Gazette. C'est vrai que ce vampire n'est
pas net. Il semble impliqué dans plusieurs disparitions et actes de
violence. A chaque fois que j'allais découvrir la vérité, Lu Pan s'arrangeait
pour étouffer l'affaire ou faire disparaître les preuves. Comme l'avait
annoncé Nathan, sa lignée doit avoir de nombreuses relations dans
les hautes sphères. En pensant au visage sournois de Lu Pan, ma gorge
se serre… On ne peut décidemment pas laisser ce vampire cruel obtenir
autant de pouvoirs. D'un simple regard, je comprends que mes Sœurs
sont de mon avis et je fais part de notre décision à Nathan :
- On va t'aider
à mettre Lu Pan hors jeu. Tu peux compter sur nous pour te guider
dans les archives de la bibliothèque. On les connaît sur le bout
des doigts.
- Je ne vous
remercierai jamais assez. Les dhampires auront désormais une dette
envers vous. Et toi, Dimitri, qu'en pense-tu ?
- Ca ne me déplairait
pas de rabattre le caquet de ces nouveaux nés ! Je les trouve insupportables
de toute façon… mais ne comptez pas sur moi pour me présenter au
titre de Sanguinaire, je n'ai aucune ambition politique.
- Dis plutôt
que tu préfères te la couler douce !
- C'est vrai,
je ne le nie pas. Après de nombreux siècles passés à moisir dans
un vieux château, j'apprécie la vie américaine et surtout le grand
amour…
Dimitri ne perd
jamais une occasion de déclarer sa flamme à Natasha. J'invite donc
Nathan à me suivre dans ma chambre pour avoir un peu plus d'intimité
(enfin de calme… sans aucune arrière pensée !). Nathan prend les choses
en mains et décide d'attribuer des tâches à chacun d'entre nous. Pour
plus de discrétion, j'accepte de mener mon enquête auprès des vampires
pour apprendre quels sont les autres candidats au titre. Nathan se
charge des recherches à la bibliothèque avec l'aide de Dimitri, Natasha
et Emy. Nathan me demande d'être très prudente avec Lu Pan car ce
dernier n'hésite pas à se débarrasser des gêneurs. Je le rassure en
lui racontant mes enquêtes précédentes et en précisant que je suis
trop connue à Nocturne High pour risquer quoi que ce soit (enfin,
il faut espérer…)
Les dernières
émotions passées, je fais remarquer à Nathan que sa chemise est tachée
de sang. Il me répond qu'il est tombé d'un arbre en s'échappant du
repaire des vampires, et qu'il n'avait plus pensé à sa blessure depuis.
J'insiste pour qu'il accepte de me laisser jeter un coup d'œil à sa
plaie. Il finit par accepter et prend même un malin plaisir à déboutonner
sa chemise en me regardant droit dans les yeux. J'avoue mon trouble
à la vue de son torse impressionnant et de ses abdos musclés. Enfin,
je me concentre comme je peux sur la blessure… Je lui retire un petit
bout de bois qui s'était enfoncé sous la dernière côte. En un rien
de temps, le sang cesse de couler, attestant des capacités régénératrices
supérieures des dhampires. Nathan garde ma main plaquée sur sa peau…
Chapitre
3
Une série de cris
aigus interrompt notre petit tête à tête improvisé. Intrigués, nous
nous précipitons dans la pièce principale pour trouver Natasha aux
prises avec Victoria, la Reine du Lycée. Dans le sillage de Victoria,
tout paraît plus beau : même notre vieux canapé semble tout d'un coup
revigoré. La beauté irréelle de Victoria irradie dans toute la pièce.
Décidemment, son glamour est exceptionnel. Toutefois, ce charme ne
semble avoir aucun effet sur Natasha qui lui lance des regards assassins.
Les deux grandes ennemies se disputent au sujet d'une obscure rumeur
qui, d'après ce que je comprends, aurait été propagé par Dimitri.
Ne voulant pas être mêlée à leur querelle, j'entraîne Emy et Nathan
vers l'entrée.
Nathan fixe un
rendez-vous à Emy pour qu'elle puisse lui transmettre des tuyaux sur
la bibliothèque de Nocturne High. Dès demain, ils chercheront ensemble
des informations sur l'Avènement du Sanguinaire. Avant de me quitter,
Nathan m'explique brièvement qu'il n'a pas besoin de rester cloîtré
dans l'ombre comme les vampires. Durant la journée, son côté humain
prend le dessus et parvient à compenser la léthargie diurne propre
aux vampires. Sur le pas de la porte, il prend une grande inspiration
par le nez et reste quelques secondes les yeux fermés. En voyant notre
air interrogateur, il finit par nous dire :
- C'est comme
ça que je ressens la présence d'éventuels vampires à proximité.
- Ah, c'est
comme pour les chiens alors !
Emy n'en rate
jamais une… mais Nathan prend sa remarque avec le sourire et nous
souhaite une bonne nuit avant de nous quitter au pas de course. Heureusement,
Victoria décide de partir quelques instants après, bousculant au passage
le pauvre Leroy qui avait été attiré par le bruit de la dispute. La
pièce finit par retrouver son calme habituel pour mon plus grand plaisir.
Pendant que Dimitri déclare une énième fois sa flamme à Natasha (cette
fois un genoux à terre, une main sur le cœur et tout le toutim), je
vais me coucher…
J'avoue ne pas
avoir suivi assidument mon cours d'arts antiques du lendemain matin,
mes pensées tournant autour des affaires de vampires. Après être passée
au bureau de la Gazette prendre mes carnets de note et un appareil
photo compact, je me dirige d'un bon pas vers la section scientifique.
Pour plus de sécurité (officiellement pour cause de manipulation de
produits dangereux - mais surtout pour la protection des vampires)
les salles de cours et les laboratoires se situent en sous-sol. Seuls
les plus anciens vampires suivent les cours de l'après-midi, les plus
jeunes restant dans leur dortoir. Les vampires de haute lignée, fidèles
à d'ancestrales traditions, possèdent toujours des serviteurs humains.
J'avais déjà eu des contacts avec quelques-uns d'entre eux et je compte
m'en servir pour pouvoir fouiner librement dans le bâtiment. Dans
le hall principal, je croise des étudiants affairés : la cloche de
reprise des cours vient juste de sonner et chacun regagne sa salle
de cours. Le rez-de-chaussée est fréquenté essentiellement par des
mortels ou des monstres ne craignant pas la lumière du jour. En passant
devant la salle de repos, je jette un coup d'œil aux papiers accrochés
aux murs. Les groupes d'étudiants se sont appropriés un espace pour
afficher les informations relatives aux événements majeurs du lycée.
En consultant ces infos, je trouve d'ailleurs régulièrement de très
bonnes sources pour mes articles.
Petites annonces…
chambres disponibles… ventes… achats… personnes disparues… élection
de délégués des troisièmes années scientifiques… Tiens, voilà qui
m'intéresse ! Je découvre les photos des deux candidats en concurrence
pour le poste de délégué. Le visage de Lu Pan est immédiatement reconnaissable
: regard méprisant, posture hautaine et tatouages sur le cou. L'autre
candidat par contre, un certain Frowin, m'est totalement inconnu.
Autant le visage de Lu Pan inspire une aversion immédiate, autant
celui de Frowin incite naturellement à la confiance. Frowin a des
traits nordiques : cheveux longs et blonds, visage carré, yeux bleus
étincelants.
N'ayant plus rien
remarqué d'intéressant, je décide de descendre dans les profondeurs
du bâtiment. Les salles de classes se succèdent et finalement, je
tombe sur un labo informatique où je sais qu'un de mes contacts passe
la plupart de son temps. En effet, Luc est bien devant son ordinateur.
Ce laboratoire est libre d'accès pour les élèves et, à cette heure,
seul mon contact y est présent. Luc est le serviteur humain d'Edwige,
une vampire assez puissante pour ne pas être affiliée à un clan. Depuis
des années, elle s'est retirée des affaires de ses pairs pour s'intéresser
au monde évolutif des humains. Elle a notamment fondé de nombreuses
associations pour le développement des économies nouvelles. Le monde
des vampires, où la recherche de pouvoir est déterminante, n'a plus
aucun attrait à ses yeux. Luc, expert en nouvelles technologies, fut
enchanté de s'associer à Edwige avec laquelle il partage ses idées.
- Hé, ça faisait
longtemps Val !
- Comment vas-tu
Luc ?
- Bien. Toujours
aussi occupé. Les journées sont trop courtes pour nous, pauvres
mortels.
- Je croyais
qu'Edwige avait l'intention de te transformer.
- Oui, un de
ces jours… Le temps passe différemment pour les vampires. Elle ne
comprend pas que je sois si pressé de devenir comme elle. Je n'ai
plus vingt ans… si ça continue, je vais paraître plutôt attardé
dans ce lycée.
- C'est vrai,
on se demandera pourquoi les profs acceptent de te garder ! Les
nouveaux penseront que tu as raté à plusieurs reprises ton diplôme
!
Luc fait un peu
tâche dans notre Lycée. On le verrait plutôt sur les plages californiennes,
une planche de surf à la main, que devant son PC dans une pièce sombre.
Je me demande toujours comment il fait pour conserver son bronzage
en vivant sept jours sur sept dans le bâtiment des vampires. Son sourire
ravageur et ses cheveux blonds chatoyants me redonnent le moral à
chacune de mes visites. Luc prend toujours les choses du bon côté,
et son style décontracté est vraiment rafraichissant.
- Et bien, Val,
qu'est-ce qui t'amène ?
- J'ai dans
l'idée de faire un article sur les vampires. On m'a parlé d'une
série d'épreuves qui va avoir lieu, tu en sais quelque chose ?
- C'est plutôt
une info top secrète… Même si je ne mets pas en doute tes compétences,
ça m'étonne que tu aies eu cette info.
- Ben… j'ai
mes sources. Est-ce que Lu Pan a quelque chose à voir là-dedans
?
- Tu devrais
éviter de t'approcher trop près de lui. Ce type est mauvais comme
la peste. Edwige est au courant de cette série d'épreuves, mais
elle m'a volontairement mis hors du coup pour me protéger de cette
vipère de Lu Pan. Je sais juste qu'ils ont dissimulé ça sous couvert
de l'élection des délégués. Tous les vampires qui doivent être au
courant savent que Lu Pan est sur la liste. Il est avide de pouvoir
et le Nocturne High n'est pour lui qu'un tremplin pour nouer des
alliances.
- Connais-tu
un vampire du nom de Frowin ?
- Oui, il est
originaire d'Europe du Nord. Son clan est aussi ancien, sinon plus,
que celui de Lu Pan. Frowin s'était séparé de sa Famille pour former
son propre clan. Il a des objectifs radicalement opposés à ceux
de son rival. Frowin est pour une intégration et une cohabitation
pacifique avec les humains.
Je remercie vivement
Luc pour ces renseignements utiles à mon enquête, avant de lui souhaiter
une bonne continuation. Il reste de nombreuses heures avant que le
soleil se couche et je décide de mener plus loin mon investigation.
Comme dit le dicton : qui ne tente rien n'a rien ! Je descends donc
au quatrième sous-sol, dans le fief même de Lu Pan. Son lieu de repos
m'est évidemment inaccessible mais son bureau est peut-être, à l'heure
actuelle, sans surveillance. Quelques mois auparavant, j'avais réussi
à obtenir en douce les plans de tous les bâtiments du lycée. Avec
un peu de jugeote et quelques bonnes questions, j'avais situé la plupart
des élèves sur mes cartes. Leurs salles de repos, salles d'étude,
réfectoires, dortoirs ou chambres individuelles… De part ses relations,
Lu Pan possède un bureau personnel comme celui de la Gazette. Encore
quelques mètres et je tomberai pile dessus… en espérant ne pas rencontrer
âme qui vive (si on croit bien sûr que les vampires ont une âme !).
Me voilà devant
la porte du bureau de Lu Pan et je n'entends pas un bruit venant de
l'intérieur. Des idéogrammes chinois sont gravés dans le bois, à côté
d'une inscription en anglais : " Qui ose entrer sans permission, mourra
dans d'atroces souffrances sous mes crocs ! ". Lu Pan croit tellement
en sa terrible réputation que ça ne m'étonne pas de trouver la porte
ouverte. Je m'engouffre sans plus attendre dans la pièce en refermant
aussitôt derrière moi. Il me suffit d'un claquement de doigt pour
faire apparaître un peu de lumière. Un imposant bureau en bois laqué
occupe la majorité de la pièce, à côté de grandes armoires en métal.
Le bureau est vide de tous dossiers et même en passant ma main dessous,
je ne trouve rien. La première armoire laisse apparaître un fouillis
de cahiers et de manuels scolaires. Dans la deuxième, des dossiers
étiquetés sont rangés méticuleusement dans des classeurs suspendus.
Apparemment, Lu Pan garde des dossiers personnels sur certains élèves
de Nocturne High. La plupart concernent des vampires mais également
des membres importants d'autres races magiques. Je me précipite sur
la chemise intitulée " Sanguinaire " pour trouver un plan détaillé
: celui de la morgue de Monsieur Akshay, située près du campus. Avec
mon appareil photo, j'en prends un cliché puis le remets en place
comme si de rien n'était. Malheureusement, le dossier ne contient
rien d'autre. Je quitte donc la pièce avec mon maigre indice pour
tomber nez à nez avec un étudiant portant les couleurs du clan de
Lu Pan.
- Qu'est-ce
que tu fiches ici, toi ?
Le pauvre a tout
juste le temps de montrer les crocs que je le bombarde avec mon appareil-photo.
Le vampire est complètement aveuglé avec le flash que j'avais eu la
bonne idée de garder allumé. Je me faufile dans le couloir et courre
le plus vite possible vers les escaliers. Mission accomplie : je suis
sortie sans encombre de l'antre du vampire. A l'avenir, je me souviendrai
de toujours garder mon appareil photo sur moi ! Pour finir, je regagne
mes cours de l'après-midi pour terminer la journée.
En regagnant notre
bâtiment, je remarque un attroupement d'étudiants dans la cour. En
jouant des coudes, je parviens à atteindre le premier rang pour découvrir
Lu Pan, une main sur le col de Nathan. Le vampire lance un flot d'injures
au dhampire qui se contente de le regarder dans les yeux. L'attitude
passive de Nathan ne semble qu'envenimer la situation, car Lu Pan
ouvre la bouche pour dévoiler ses crocs effilés. Nathan repousse le
vampire du coup de poing puissant mais Lu Pan revient à une vitesse
fulgurante pour le frapper à son tour. Nathan encaisse une volée de
coups, démontrant une résistance exceptionnelle. Les deux adversaires
s'arrêtent lorsqu'un vampire atterrit près d'eux. D'un bond surpuissant,
Frowin a pu survoler la foule sans effort. Alors que Lu Pan jette
des regards haineux à Nathan, Frowin semble jauger sans animosité
le dhampire. Lu Pan finit par crier au nouveau venu :
- Frowin, comment
ose-tu interrompre mon combat ?
- Quel combat
? Je t'ai vu provoquer le dhampire… Tu as tort, Lu Pan, comme d'habitude.
- Ce bâtard
ne devrait même pas être dans notre lycée ! On tolère les humains
qui nous sont utiles, mais ce chien m'insupporte !
- Ca suffit
! Dispersez-vous ! Vous trois, je vous rappelle qu'il est strictement
interdit d'utiliser vos capacités dans l'enceinte du Lycée.
Nous n'avions
pas aperçus les surveillants arriver. Certains prennent à part les
humains trop curieux pour leur faire oublier ce qu'ils viennent de
voir. Les autres séparent Lu Pan et Nathan en les avertissant d'éventuelles
sanctions en cas de récidive. Méprisant, Lu Pan finit par cracher
par terre avant de rejoindre les membres de son clan. Frowin et Nathan
se quittent sur un salut amical de la tête.
Nathan, qui ne
m'avait pas regardé dans la foule, se dirige vers moi. Je suppose
qu'il se fit naturellement à ses sens et notamment à son odorat comme
d'autres se fient à leur vision. Il me fait signe de l'accompagner.
Dans un endroit plus calme, on peut enfin se permettre de parler :
- Alors, vous
avez trouvé quelque chose d'intéressant à la bibliothèque ?
- Oui. Dans
la mythologie des vampires, un ouvrage permet de décupler les pouvoirs
vampiriques, autant physiques que mentaux. Ce livre, nommé le livre
de sang ou livre d'Akshay, assurerait à coup sûr la victoire à Lu
Pan. Mais Emy et moi n'avons trouvé aucune trace de lui dans les
fichiers de la bibliothèque.
- Et pour cause…
Je pense qu'il a retrouvé sa place dans les mains de son maître,
le propriétaire de la morgue voisine qui n'est autre que Monsieur
Akshay.
- Alors il
est en lieu sûr.
- Je ne pense
pas. J'ai trouvé ce plan dans le bureau de Lu Pan. C'est le plan
de la morgue…
- Lu Pan compte
s'emparer du livre. Regarde, il a entouré cette pièce-là… La salle
des coffres où il doit se trouver. On ne peut pas attendre plus
longtemps et risquer que ce livre tombe entre ses mains. Si Lu Pan
obtient le titre de Sanguinaire, je ne donne pas cher de notre peau.
- Tu crois qu'il
s'attaquera aux dhampires ?
- Oui et ça
ne sera que le début. Je vais aller chercher le livre ce soir.
- Alors, je
t'accompagne Nathan. On dit qu'Akshay est un nécromancien sans scrupule
et qu'il a entouré son repaire d'un labyrinthe.
- C'est dangereux,
Val…
- Oui, mais
à deux, on pourra s'entraider sans toutefois éveiller les soupçons
et pénétrer discrètement dans l'enceinte de la morgue.
- Hum… Ca a
l'air simple comme ça
- Allons-y…
Chapitre
4
La soirée est
déjà bien avancée quand nous arrivons aux abords du parc près de la
morgue. Nous regardons passer deux étudiantes humaines. Pour les mortels,
le parc ressemble à une simple pelouse mais pour les créatures surnaturelles,
il devient un véritable labyrinthe. Comme dans un rêve, les deux jeunes
filles traversent les épais buissons sans les voir ni même les sentir
pour finir par disparaître au loin. Les bosquets sont faits d'impénétrables
enchevêtrements de branches épineuses. Au premier coup d'œil, leurs
petites feuilles vert vif me paraissent étranges. En les touchant,
je ressens une répulsion immédiate qui me fait reculer d'un pas. Devant
ma réaction, Nathan m'interroge mais j'ai du mal à décrire la sensation
que je viens d'éprouver. La végétation du labyrinthe a été violemment
altérée, voire totalement corrompue. Habituellement, la communion
avec la nature m'apporte un bien-être agréable mais ici, je ne ressens
que des sentiments négatifs. Les buissons exhalent une sensation de
souffrance intense et de haine puissante. Nathan ne cache pas son
dégoût lorsque nous remarquons que certaines branches bougent lentement,
comme des reptiles.
Prenant notre
courage à deux mains, nous empruntons un premier passage. Au milieu
des buissons, une impression d'étouffement me saisit à la gorge. Nathan,
me voyant subitement pâlir, me retient par le bras le temps que je
me ressaisisse. L'avancée dans le labyrinthe est d'autant plus difficile
que les passages sont souvent très étroits. Parfois, les buissons
touffus et piquants nous griffent les mains et les joues. Nous devons
même nous frayer un passage lorsque la végétation envahit carrément
le sol.
Nathan, qui me
précède, me fait signe de m'arrêter. Tous les sens aux aguets je tente
de percevoir ce qui a pu l'alerter. Ses sens de dhampire l'ont sans
doute averti d'un danger à proximité. Quelques instants après, j'entends
distinctement la lourde respiration d'une bête de grande taille. Maintenant,
il ne fait plus aucun doute que la créature s'approche de nous. La
bête nous fait face par delà un massif : au travers des branchages,
j'aperçois de gros yeux jaunes. Nathan me prend la main me faisant
comprendre de me tenir prête à détaller. Soudain, la bête se met à
défoncer le buisson pour se jeter sur nous. Nathan recule vivement
en m'entraînant à sa suite. Nous ne tardons pas à découvrir un loup-garou
de grande taille. A l'aide de ses bras musculeux, la créature arrache
les branches sans effort. Sa gueule, ornée de crocs gros comme mon
poing, laisse sortir des grognements rauques. Le poil sombre du loup-garou
brille étrangement à la lumière de la lune. Il se tient debout comme
un homme, le dos légèrement recourbé. Tout d'un coup, la bête pousse
un hurlement et bientôt nous entendons en retour d'autres cris du
même type. J'accuse le coup lorsque je comprends qu'au moins une dizaine
de loups-garous hante le labyrinthe.
Nathan me pousse
en avant en me hurlant de courir et de suivre les directions qu'il
m'indique. Comme dans un cauchemar, ma course ne semble pas vouloir
finir. J'ai l'impression d'avoir tourné des dizaines de fois à gauche
ou à droite, et tous les passages me semblent horriblement familiers.
Au loin, j'entends la cavalcade de plusieurs loups-garous. Une peur
incontrôlable me prend lorsqu'au détour d'un passage je tombe sur
une ombre gigantesque. Je soupire de soulagement en constatant que
ce n'est qu'une statue de pierre. Alors que je reprends mon souffle,
j'envie Nathan qui ne laisse transparaître aucun signe de fatigue.
La silhouette massive d'un loup-garou finit par se dessiner dans le
dernier passage que nous ayons emprunté. Je m'apprête à reprendre
ma course mais Nathan me fait signe d'attendre. Bientôt, trois autres
silhouettes apparaissent dans les buissons alentour. Je comprends
que - pour une obscure raison - les créatures ne peuvent pas s'aventurer
plus loin. Quel autre danger nous attend dans la dernière moitié du
labyrinthe ? Quel monstre peut effrayer un loup-garou au point qu'il
n'ose se jeter sur nous ?
Nous nous engageons
cette fois dans des passages recouverts d'épais branchages. Je suis
obligée de créer un peu de lumière pour dissiper l'obscurité du chemin.
Nathan reprend sa place de leader, prêt au combat. Après une dizaine
de tournants, nous entendons des bruits répétitifs, comme si de petits
animaux se faufilaient entre les feuillages. Je crains de voir débouler
une multitude de rats mais, tandis que nous nous progressons, je m'aperçois
que le son vient du haut des buissons. Nathan me montre un coin sombre
; en approchant la lumière, je découvre de nombreuses toiles d'araignée.
Nous décidons d'augmenter le rythme de notre pas pour en finir au
plus vite. Malheureusement les bruits de pattes et de bruissements
de feuilles ne font que s'accentuer, créant une véritable cacophonie
au dessus de nos têtes. Des araignées, grosses comme des chiens, nous
observent de leurs multiples yeux brillants. La plus hardie se lance
sur Nathan qui la repousse d'un coup de poing. Malgré ce premier échec,
ces compagnes ne se résignent pas. Jouant sur leur nombre, elles tentent
de nous submerger. Visiblement effrayées par ma lumière, les araignées
n'osent pas m'attaquer et se jettent sur mon compagnon. Nathan se
retrouve rapidement aux prises avec une douzaine d'entre elles. Leurs
pattes griffues laissent de profondes plaies dans sa peau. Jouant
le tout pour le tout, je tente de prendre possession de la végétation
qui m'entoure. Malgré ma répulsion, je touche le premier arbuste à
portée de main. Je parviens à maîtriser une vague de dégoût et tiens
bon. En un instant, je n'ai plus conscience des bruits extérieurs
ni du combat de Nathan. Plongée au cœur même du labyrinthe, parcourant
en un éclair tous ses passages, je finis par m'enfoncer dans la terre
nourricière des plantes. J'y frôle des restes froids et lisses : une
multitude d'os de tous types. Le labyrinthe tire ses forces de milliers
de cadavres ! Voilà pourquoi ma première impression avait été si mauvaise.
Je parviens néanmoins à prendre le contrôle des arbustes autour de
moi. Reprenant conscience de la réalité, je leur ordonne d'attraper
les araignées et de les emprisonner. Rapidement, les araignées se
trouvent immobilisées à terre, maintenues au sol par les branchages.
Nathan abandonne sa chemise en lambeau avant de me suivre dans la
trouée d'en face. Déjà ses blessures commencent à se refermer. Au
bout de quelques minutes, nous apercevons les murs de la morgue. Sans
regret, nous laissons derrière nous le labyrinthe redevenu silencieux.
Le bâtiment ne
possède qu'un étage mais nous remarquons des escaliers qui mènent
au sous-sol. Nous regardons le plan pour bien avoir en tête notre
objectif. La façon la plus simple d'accéder à la salle des coffres
est de passer par le soupirail de la cave, puis de remonter par l'escalier
principal jusqu'au premier étage. Une fois sur place, nous aviserons
pour gagner une sortie. A cette heure de la nuit, aucune lumière ne
filtre des fenêtres de la morgue. Nous restons toutefois sur nos gardes,
sachant pertinemment que les nécromanciens tirent leurs pouvoirs des
ténèbres. Il ne me faut qu'un court instant pour venir à bout de la
serrure du soupirail. Nathan met plus de temps que moi à se faufiler
par l'étroite ouverture. Nous ne nous attardons pas dans la pièce
qui ne contient que des vieux cartons poussiéreux. La porte de la
cave s'ouvre sans difficulté sur un escalier qui remonte. Toute la
bâtisse semble plongée dans une épaisse obscurité et un silence palpable.
Une fois arrivés sur le palier, Nathan m'entraîne vers le grand escalier
qui mène au premier étage. Les marches de bois craquent sous le poids
du dhampire. Nous retenons notre souffle, craignant de réveiller le
nécromancien. Quelques minutes passent sans qu'aucune présence ne
se fasse sentir. Nathan décide de sauter tout en haut des marches,
m'attendant tapi dans l'ombre.
Le premier étage
est décoré d'une manière raffinée : des meubles précieux côtoient
des œuvres de maîtres. Un épais tapi étouffe le bruit de nos pas.
Nous ne tardons pas à arriver devant la salle des coffres, la dernière
pièce à droite. Cette fois, il me faut plus de temps pour parvenir
à ouvrir la serrure compliquée de la porte. Un clic discret me confirme
que la porte est déverrouillée. Nathan pénètre le premier dans la
pièce, en jetant des regards attentifs aux alentours. Il me désigne
la porte, me demandant de rester près du couloir pour guetter. Ses
facultés lui permettent d'évoluer dans l'obscurité sans mon aide.
Il finit par me rejoindre, un livre encombrant sous le bras. Sa couleur
écarlate prouve qu'il s'agit du Livre de Sang. Il nous reste encore
à trouver une sortie avant de crier victoire. Ne sachant pas ce qui
se trouve derrière les autres portes closes du couloir, nous décidons
de redescendre pour prendre le chemin inverse.
Nous empruntons
l'escalier menant à la cave mais… nous ne sommes pas seuls dans le
sous-sol ! Un homme grand et émacié nous fait face, bloquant notre
retraite. L'inconnu au visage osseux et sombre ne peut être que le
propriétaire de la morgue : Monsieur Akshay le nécromancien. D'une
voix d'outre tombe, il nous dit :
- Et bien, voilà
de la visite… Des petits intrus qui fracturent ma fenêtre, fouinent
comme la vermine pour s'emparer de mes possessions…
Le visage sans
expression du nécromancien me fait froid dans le dos. Seuls ses yeux
semblent vivants, guettant nos moindres mouvements. Sa tunique marron,
ornée de symboles mystiques, semble sortie d'un autre âge. Sur ces
paroles, il lève ses bras squelettiques et entame une incantation
dans une langue inconnue. Bientôt, des flammèches bleues luminescentes
s'échappent de ses mains pour s'enfoncer dans le sol de la cave. Des
craquements retentissent au-dessous de nos pieds, et la terre se met
à remuer. Je manque de tomber lorsqu'une main parcheminée me saisit
la cheville. Le contact du mort, réanimé par le nécromancien, me fait
perdre tous mes moyens. Deux autres zombies sortent de terre et s'avancent
lentement vers nous. Nathan arrache le bras qui me maintient, me lance
le livre et m'emporte dans ses bras vers l'escalier. Les morts-vivants
remontent également l'escalier à nos trousses mais ils sont rapidement
distancés par le sprint du dhampire. Au rez-de-chaussée, Nathan me
demande de bien me cramponner et de rentrer la tête, ne me donnant
pas plus d'explications sur ce qu'il compte faire. La tête recroquevillée
contre sa poitrine, j'entends un formidable craquement puis soudain,
je sens la fraîcheur de l'air frais sur mes bras. Relevant la tête,
je distingue au loin la porte d'entrée fracassée de la morgue. Mon
compagnon est toujours en train de courir pour nous éloigner du danger.
Il m'entraîne
de l'autre côté de la morgue, qui semble moins dangereux que le labyrinthe.
Nathan finit par s'arrêter pour me poser à terre. Nous sommes sur
un grand parking désaffecté, en marge du carrefour de l'oubli. Tout
comme le labyrinthe, le carrefour est inoffensif pour les humains.
Une créature tentaculaire vieille comme le monde se terre au milieu
du carrefour. Sa seule motivation est d'attraper de la nourriture
: n'importe quelles créatures surnaturelles à sa portée. Depuis des
années, cet endroit a été déserté, d'où son nom, le carrefour de l'oubli.
Malgré notre appréhension, nous ne souhaitons pas rebrousser chemin
et décidons de risquer de traverser près du monstre. Une fois le carrefour
passé, il nous sera facile de regagner le lycée.
Au milieu du croisement,
un énorme trou laisse sortir de grands tentacules qui balayent lentement
le sol, laissant des traînées suintantes sur la chaussée. En nous
approchant, nous remarquons que la créature semble dormir, même si
dans son sommeil elle agite toujours ses tentacules. A mi-chemin,
nous avons la désagréable impression d'être observés. Je lance alors
un jet de lumière devant nous pour distinguer trois silhouettes immobiles.
Avant même d'apercevoir leurs visages, Nathan murmure :
- C'est Lu Pan…
accompagné de ses sbires…
Arrivant à leur
hauteur, je vois nettement le visage antipathique de Lu Pan. Le chef
du clan chinois, entouré de deux vampires à la carrure impressionnante,
crie à l'attention du dhampire :
- Sale bâtard,
donne-moi tout de suite ce livre !
- Il n'est pas
à toi.
- Cette peste
a volé mon plan. Le livre de Sang me revient ! Zhen, Liu, débarrassez-moi
de ces deux voleurs !
Je court-circuite
immédiatement l'attaque du dénommé Liu en lui lançant un jet de lumière
dans les yeux. Le vampire pousse un hurlement de douleur en pressant
ses mains contre son visage. Voyant cela, Lu Pan ordonne à Zhen de
s'occuper de mon cas. En un instant, je me saisis d'une branche de
lierre qui dépasse d'un parterre pour prendre possession des plantes.
Une vingtaine de branches viennent s'entourer autour du corps du vampire.
Mêlant ma puissance à celle du lierre, je parviens à supplanter la
force du vampire, le maintenant face contre terre. Pendant ce temps,
Nathan et Lu Pan enchaînent les coups à une vitesse fulgurante. Aucun
ne semble avoir le dessus, jusqu'à ce que Lu Pan sorte une épée d'un
étui dans son dos. Ayant tout d'un coup plus d'allonge, le vampire
inflige au dhampire de sérieuses blessures.
La situation devient
désespérée lorsque Lu Pan embroche Nathan au bras, diminuant d'autant
plus sa capacité à parer les attaques. S'apprêtant à donner un coup
mortel, Lu Pan est soudain projeté au loin. Un tourbillon se stabilise
devant mes yeux pour laisser apparaître Frowin. Le vampire nordique
irradie d'une force tranquille mais menaçante. Me faisant signe de
relâcher mon étreinte, Frowin prend la parole :
- Lu Pan, tes
trahisons ont été révélées au grand jour. Aucun d'entre nous n'aura
l'avantage de posséder le livre de sang. Tous les vampires pourront
ainsi s'affronter à la loyale. Le meilleur l'emportera…
Sur ces mots,
Frowin me demande de lui remettre l'ouvrage, qu'il s'empresse de lancer
en direction de l'ancestrale créature géante. Le monstre, qui s'était
réveillé aux sons du combat, attrape le livre pour le dévorer ! Lu
Pan tente désespérément d'intercepter l'ouvrage mais doit y renoncer
sous peine d'être englouti à son tour. Les sbires de Lu Pan renoncent
bien vite à lutter et rejoignent leur chef vaincu.
J'aide Nathan
à bander ses blessures, bientôt rejointe par Frowin. Le vampire nous
remercie chaleureusement d'avoir contré le plan de Lu Pan, et assure
Nathan que les dhampires ne seront dorénavant plus inquiétés. Quelques
instants plus tard, nous voyons arriver mes deux Sœurs, accompagnées
de Dimitri. Sur le chemin du retour, je leur raconte les rebondissements
de cette nuit. Devant le courage et l'audace de Nathan, même Dimitri
témoigne un certain respect pour le dhampire. Les temps changent…
Fin