La
nuit vient de tomber sur le petit village de Rohovern, dans le Morbihan.
Une bande de jeunes, toute occupée à jouer au foot, n'a pas fait attention
à l'heure. En ce mois d'octobre, les soirées sont agréables et propices
aux loisirs. Tout d'un coup, l'un des participants envoie le ballon
par-dessus le mur de pierres du cimetière. Quelques uns se défilent
d'office sans dire un mot et regagnent leur foyer, d'autres grommèlent,
mécontents de ce contretemps. Finalement, Stefano est désigné pour
aller récupérer le ballon. Deux de ses amis lui font la courte échelle
et attendent son retour.
Stefano
n'avait encore jamais mis les pieds dans le cimetière du village.
Il vit avec ses parents dans une des fermes aux abords de Rohovern,
la maison voisine appartenant à ses grands-parents maternels. Toujours
enjoués et actifs, les " anciens " - comme tout le monde les nomme
- ne comptent pas se retirer au cimetière de sitôt. Sa grande mère,
Briega, adore lui raconter des histoires d'épouvante. Bien souvent,
Stefano fait le fier et rit de ces récits effrayants. Mais à cette
heure, seul au milieu des tombes, il commence à avoir les chocottes.
En
plus, le ballon n'est nulle part en vue. Les nuages qui cachent la
lune ne lui facilitent pas la tâche. Bizarrement, le jeune garçon
ressent un froid intense et commence même à grelotter sous son tee-shirt.
Pour se rassurer, il se dit que cet endroit lugubre ferait peur à
n'importe qui. Stefano se rend compte qu'il est entouré de morts...
Dans son imagination, tous sont là à guetter son avancée. Pestant
contre les pierres inégales qui le font trébucher, Stefano décide
de se ressaisir et dit à voix haute :
- Allez, mon
vieux, reprend-toi ! Plus vite tu auras retrouvé ce fichu ballon,
plus vite tu seras rentré à la maison.
La
végétation semble pousser librement parmi les pierres tombales en
mauvais état. Stefano se trouve dans la partie la plus ancienne du
cimetière, un des lieux qu'affectionne sa grand-mère. Briega lui avait
expliqué que les cimetières de campagne possèdent des recoins oubliés
avec des tombes sans âges. Dans un rayon de lune, il voit soudain
une pâle silhouette, penchée au milieu d'un vestige d'allée. Déchirant
le silence, une voix féminine s'élève, claire comme du cristal :
- Ma douce campanula
carpatica… Te voici froissée par un objet tout rond…
Ces
paroles étranges aiguisent la curiosité de Stefano qui s'approche
en catimini. La silhouette est celle d'une jeune fille, toute de blanc
vêtue. Sa robe de dentelle volette autour d'elle tandis qu'elle se
penche au-dessus d'une fleur. Stefano aperçoit également le ballon
un peu plus loin. Prenant son courage à deux mains, le garçon s'avance
et déclare :
- Salut ! Je
viens récupérer mon ballon.
- Oh !
La
jeune fille reste suspendue dans son mouvement, toute surprise par
cette rencontre. De plus près, Stefano remarque sa beauté étrange
et sa robe démodée. Son visage, fin et pâle, semble fait de porcelaine
et ses longs cheveux blonds lui tombent à la taille. L'inconnue se
redresse d'un mouvement gracile pour observer Stefano. Devant cet
examen silencieux, le garçon commence à se sentir mal à l'aise. Il
n'est pas un grand adepte des bonnes manières mais il sait qu'il est
impoli de dévisager les gens. Le regard intense de la jeune fille
a quelque chose d'inhabituel. D'une voix timide, elle annonce :
- Excusez-moi,
mais il est rare de recevoir des visiteurs ici…
- Tu sais, tu
peux me tutoyer.
- Oh… d'accord…
- Tu habites
dans le coin ? Je ne t'ai jamais vue.
- Je suis… en
visite.
- Ah, je vois,
tu connais le gardien du cimetière alors... car il n'y a rien d'autre
dans le coin.
- Oui, tu as
deviné.
Stefano
prend les hésitations de la jeune inconnue pour de la timidité. Il
n'a pas l'habitude de côtoyer les filles, préférant s'amuser avec
ses copains. Voulant faire bonne impression, il décide de se montrer
cordial, d'autant plus qu'elle ne doit pas voir beaucoup de monde
par ici.
- Je m'appelle
Stefano Ragazzi et toi ?
- Je me nomme
Imphamie du Cœur, enchantée de faire ta connaissance.
Sa
manière de parler est étrange, elle n'est vraiment pas du coin. Stefano
essaye d'en apprendre un peu plus sur elle.
- J'ai 12 ans
et je vis près du village et toi ? Tu vas rester longtemps ?
- Moi ? Je suis
un peu plus âgée. Je rends de fréquentes visites à ma famille.
- Tu es fan
de fleurs ?
- Oh, oui, je
les trouve charmantes. Regarde, celle-ci a manqué de se faire écraser
par ton ballon. Sa couleur violette est merveilleuse, tu ne trouves
pas ?
- Ben, je n'y
vois pas grand-chose.
Relevant
la tête brusquement, Imphamie semble à l'affut de quelque chose. Pendant
ce temps, Stefano en profite pour récupérer le maudit ballon. Il se
dit qu'il commence à se faire tard et que ses parents doivent l'attendre
pour le dîner. Heureusement, demain samedi, il ne va pas au collège.
Ce soir, il va pouvoir rester dans son lit à lire ses derniers livres
dont vous êtes le héros. La série " Dragon d'or " lui paraît particulièrement
attrayante. Il est grand temps de dire bonne nuit à la belle du cimetière.
- Bon, je vais
y aller. On aura l'occasion de se revoir. Je viens souvent près
d'ici pour jouer avec mes copains.
- Oh, oui, moi
aussi je dois rentrer, mes amies m'appellent.
- Ah ? Je n'ai
rien entendu.
- Tu peux sortir
par là-bas, il existe une petite grille mal fermée…
Sur
un petit rire flûté et une révérence élégante, Imphamie se fond dans
l'obscurité du cimetière. Reprenant conscience de son environnement
peu sympathique, Stefano se dirige tant bien que mal vers la grille.
En effet, avec un peu de force, il parvient à entrebâiller la vieille
grille rouillée. Ses lâcheurs de copains ne l'ont pas attendu pour
rentrer. Le garçon se hâte dans la nuit et, un quart d'heure plus
tard, pousse la porte de la cuisine, content d'arriver chez lui. Les
odeurs qui s'échappent des marmites lui mettent l'eau à la bouche.
Aussitôt arrivé, sa mère lui reproche son retard :
- Et bien ?
C'est à cette heure qu'on rentre ?
- Désolé, on
avait perdu notre ballon.
- Bon… Va te
changer, le repas est prêt. Ton père et tes grands-parents sont
déjà à table.
Devant
l'air penaud de Stefano, sa mère lui pardonne son écart… Le dîner
est enjoué et délicieux. A dix heures, Stefano s'éclipse pour regagner
sa chambre, tandis que les adultes continuent leurs conversations.
Quelle belle soirée en perspective : de la lecture et une grosse part
de kouign amann ! Tranquillement, le garçon s'installe sur sa couette
avec ses livres-jeux, avide de se plonger dans de mystérieuses aventures.
Quelques instants, ses pensées s'égarent dans le regard intense d'Imphamie
du Cœur. Il se dit que ça doit être bizarre d'habiter chez le gardien
du cimetière. Dormir si près des tombes lui flanquerait la trouille
! C'est sur ces pensées qu'il ouvre son premier livre, intitulé :
" Le tombeau du vampire ".
Chapitre
2
- Stefano !
Ton petit déjeuner est prêt !
- Oui, m'man,
j'arrive…
Stefano adore
vraiment les samedi matins. Il se lève à neuf heures passées, certain
de trouver plein de bonnes choses sur la table de la cuisine. Cette
nuit, ses rêves ont été peuplés de créatures fantastiques. Vampires,
fantômes, squelettes se sont ligués contre lui dans le but de faire
échouer sa mission. En tant qu'héros intrépide, il n'a eu aucun mal
à venir à bout de ces ennemis d'outre-tombe. En regardant par la fenêtre,
il constate avec plaisir que le temps s'annonce ensoleillé.
Stefano s'installe
dans la cuisine après avoir dit bonjour à ses parents. Tous deux,
comme à leur habitude, regardent le carnet de correspondance de leur
fils. Ils mangent tout en discutant de ses notes et de sa semaine
passée à l'école. Dans le petit village de Rohovern, la réputation
M. Dubreuil, l'instituteur, n'est plus à faire. Toutes les familles
sont satisfaites de son enseignement et des résultats de leurs enfants.
La discussion dévie ensuite sur le programme de chacun. Stefano va
consacrer sa matinée à ses devoirs. Il en sera ainsi débarrassé et
aura tout le reste du week-end pour s'amuser. Cet après-midi, il a
prévu de jouer avec ses copains sur la plage. Ils discuteront aussi
de la prochaine fête d'Halloween : il est temps de penser aux costumes
et à la préparation de cette soirée. Stefano a déjà une idée sur le
choix de son déguisement. Et demain, toute la famille se réunira pour
un nouveau projet. Ses parents veulent essayer de vendre les produits
de leur ferme sur internet. Sa mère est persuadée que la mode des
produits bio leur assurera de bonnes ventes à l'avenir.
A treize heures
pile, Stefano achève ses devoirs. Après avoir avalé son poulet-frites,
emporté quelques affaires et annoncé son départ à sa mère, le garçon
se dirige d'un pas enjoué vers la plage. La crique préférée de sa
bande offre de nombreuses possibilités de jeux. Les garçons ont même
construit une cabane attenante aux rochers.
L'après-midi se
déroule dans la joie et la bonne humeur. Les garçons jouent au foot
ou bien aux cartes. Pour finir, chacun donne son avis concernant la
fête d'Halloween. Les tueurs fous et les aliens menaçants font l'unanimité.
Stefano reste sur son idée de départ : le déguisement classique du
Comte vampire. Tous les enfants de l'école feront le tour du village
pour quêter des bonbons. Un bal se déroulera dans le gymnase municipal
jusque tard dans la nuit. Certains camarades de Stefano ont déjà leur
cavalière. Tiens, pourquoi n'inviterait-il pas la fille rencontrée
hier soir ?
Sur le chemin
du retour, Stefano décide de faire un tour au cimetière pour saluer
Imphamie. Il se dit que le cimetière est beaucoup moins inquiétant
en pleine journée. Cette-fois, il passe par la grille principale et
toque à la porte du gardien. Quelques mamies, venues arroser des plantes,
le regardent d'un air soupçonneux. Un raclement de chaise lui annonce
que le gardien est bien chez lui. Quelques secondes plus tard, la
porte s'ouvre. Le gardien au visage buriné lui demande :
- Et bien, qu'est
ce que je peux faire pour toi, mon gars ?
- Est-ce que
je peux voir Imphamie ?
- Impha - quoi
?
- Imphamie…
Imphamie du Cœur… qui vous a rendu visite.
- De quoi parles-tu,
petit ? Personne ne loge chez moi. Et crois-moi, personne n'a envie
de dormir dans un cimetière !
- Mais, je l'ai
vu hier soir ! Une fille blonde avec une robe de dentelles.
En rougissant
un peu, Stefano ajoute qu'Imphamie est très jolie. Le gardien lui
assure qu'il ne connaît pas cette demoiselle, même si le nom " du
Cœur " lui est vaguement familier. Devant l'air incrédule du garçon,
le gardien lui propose de consulter les registres des concessions.
Imphamie s'est sans doute mal exprimée et elle doit loger près du
cimetière.
Les gros volumes
poussiéreux sont entreposés dans une pièce attenante. Un lexique recense
toutes les concessions depuis le 18ème siècle. Le gardien en est fier
et lui explique qu'il est rare de disposer d'archives aussi anciennes
et complètes. Stefano regarde sa montre et se dit qu'il peut bien
accorder une demi-heure à sa recherche avant de rentrer à la maison.
Le nom " Cœur " ne donne rien, mais il trouve bien une famille " du
Cœur ". Le garçon ne tarde pas à dénicher le volume concerné. C'est
qu'il pèse son poids ce livre ! Stefano se retient d'éternuer au milieu
d'un nuage de poussière. Le gardien lui prête alors main forte car
les noms ne sont pas rangés par ordre alphabétique. De plus, les écritures
manuscrites sont difficiles à déchiffrer. Enfin, le gardien lui montre
un paragraphe aux caractères délavés qui concerne la famille du Cœur.
Il se met à lire à voix haute :
- En 1713, la
Comtesse Arabella du Cœur fit construire un caveau afin de reposer
au sein du village de Rohovern. Les instances du village furent
honorées de l'attention portée par une personne de si haute lignée.
Madame la Comtesse, originaire de Nantes, fut généreuse envers le
village et l'église, en versant des dons substantiels. A son décès
en 1725, Madame la Comtesse fut inhumée, selon ses volontés, dans
le caveau au 3 allée des Saules. Depuis, les membres de la Famille
du Cœur rejoignirent dans la mort la Comtesse Arabella : Le Comte
François en 1737, la Comtesse Lavinia en 1755… Tiens, le reste de
la page est manquant. Ah ! Je ne pensais pas que mes registres étaient
abîmés ! C'est très bizarre…
- Et où se trouve
le caveau ?
Le gardien, content
de l'intérêt du garçon, lui explique volontiers la direction de la
concession. Le caveau du Cœur se trouve dans l'une des parties les
plus anciennes du cimetière. Il avoue ne plus y mettre souvent les
pieds, seulement deux ou trois fois par an pour un grand débroussaillage.
- Mon gars,
si tu veux y aller aujourd'hui, dépêches-toi car la nuit ne va pas
tarder. Je t'attendrai pour fermer la grille.
Stefano suit ses
conseils et emprunte le chemin sinueux qui mène en contrebas du cimetière.
Plus il avance et plus les tombes prennent un aspect sinistre. Certaines
pierres tombales menacent de s'effondrer, d'autres sont retenues par
de grosses racines, ne faisant plus qu'un avec la nature. Les ombres
grandissent, annonçant la venue de la nuit. Stefano remarque également
que la température diminue… En se fiant aux vieux panneaux, il trouve
l'allée des Saules. Il enjambe pierres et branches pour s'enfoncer
plus loin. Finalement, en écartant les branches tombantes d'un saule,
il découvre un spectacle étonnant.
L'ancien caveau
de la Famille du Cœur se dresse au milieu d'une épaisse couche de
fleurs multicolores. Les alentours sont entretenus avec soin. Cette
végétation charmante semble inappropriée dans ce cimetière lugubre.
Avant que les dernières lueurs ne disparaissent, Stefano s'approche
pour lire la liste de noms. Le premier, gravé tout en haut, est bien
celui d'Arabella, viennent ensuite François, Lavinia, Constance, Pierre-Jean,
Stephan, Maléfia, Vénus, Anthéa, Imphamie, Richard... Stefano ne peut
s'empêcher de s'écrier :
- Ce n'est pas
possible… Imphamie ? Ca doit être une de ses ancêtres…
Une date est inscrite
à côté du nom d'Imphamie : 1795. Stefano trouve ça bizarre, il devrait
y avoir deux dates… Il vérifie pour les autres noms. C'est la même
chose pour Maléfia, Vénus et Anthéa… Les questions se bousculent dans
sa tête. Soudain, il entend un raclement de pierre, et voit la grille
du caveau s'ouvrir lentement en grinçant…
Chapitre
3
- Je pense que
la nuit sera orageuse, et toi Anthéa ?
- Maléfia, on
ne se fit plus à tes prédictions, elles sont toujours fausses !
Donc, je pense que la nuit sera belle.
- Oh ! Vous
êtes toujours promptes à vous chamailler toutes les deux ! Quand
donc cesserez-vous vos enfantillages ?
- Mais ma chère
Vénus, nous n'avons que quatorze ans et il est normal qu'à cet âge,
nous ne soyons pas tout à fait raisonnables. Tu n'es pas d'accord,
Imphamie ?
- Hum… J'aimerais
tant m'amuser avec insouciance… Cette vie de vampire me pèse.
- Ah !!! Regardez
! Un humain !
Stefano
reste figé de stupeur devant le cri de Vénus. Les couleurs se sont
retirées des joues du garçon, le laissant aussi pâle que les jeunes
filles. Celles-ci semblent irréelles dans leurs robes sans âge. D'une
voix hachée, Stefano leur demande :
- Vous êtes…
vraiment… des vampires ?
- Oui, Stefano,
tu as bien entendu, nous sommes toutes des vampires.
- Quoi ? Imphamie,
tu connais ce garçon ?
- Ne prends
pas cet air inquisiteur, Vénus… Je l'ai rencontré par hasard hier
soir. Il est sympathique.
Stefano est effrayé
par le regard que lui jette Vénus. Un rictus déforme un instant son
joli visage et laisse apparaître des canines pointues.
- Sympathique
? Tu peux aussi lui donner les clefs de notre caveau, tant que tu
y es ! Les humains sont nos ennemis, et on ne peut s'y fier.
- Nos vieilles
rancœurs n'ont plus lieu d'exister. Le monde a changé, Vénus. Pourquoi
devrions-nous continuer à nous terrer dans ce cimetière ?
Maléfia
et Anthéa se jettent un regard complice puis se rangent aux côtés
d'Imphamie. Chacune expose son opinion d'un ton précipité :
- C'est vrai,
Vénus ! On s'ennuie depuis des décennies… Profitons de la vie -
enfin de notre éternité - pour nous amuser et découvrir le monde.
- Maléfia a
raison. Les temps troublés sont derrière nous. Les vampires sont
tombés dans l'imaginaire, n'est-ce pas Stefano ? Est-ce que tes
parents croient aux vampires ? Est-ce que tu as peur de nous ?
Le
garçon, au centre de la conversation, se sent alors tout penaud. Les
regards perçants des vampires lui font un drôle d'effet. Mais comme
elles ne se sont pas montrées dangereuses, il serait injuste de s'enfuir
en courant.
- Mes parents
n'ont pas le temps de croire aux vampires. Ce n'est qu'au cinéma
ou dans les BD qu'on en voit de temps en temps. Le plus connu est
Dracula : il est le héros d'un livre célèbre.
- Dracula ?
Ca ne me dit rien…
Maléfia
s'est approchée du garçon, captivée par ses paroles. Elle est toute
émoustillée de pouvoir parler à un mortel. Anthéa la rejoint bientôt.
Stefano remarque qu'à la lueur de la lune, les yeux des vampires sont
phosphorescents, comme ceux de Mystique, son chat.
- Dracula est
un Comte de Transylvanie. Il porte toujours une cape noire et un
gros médaillon autour du cou. Il aime beaucoup boire le sang des
femmes.
- Ah ! C'est
compréhensible. Les vampires mâles ont une fâcheuse tendance à être
glouton. Mais rassure-toi, ce n'est pas notre cas.
- Mais depuis
quand vivez-vous dans ce cimetière ?
- Depuis notre
mort physique, qui a eu lieu à la fin du 18ème siècle.
Stefano
n'en revient pas de discuter avec de véritables vampires. Même sa
grand-mère qui s'y connaît en histoires fantastiques n'en reviendrait
pas. Imphamie, un sourire aux lèvres, déclare :
- C'est une
chance de t'avoir rencontré. Nous aimerions tant découvrir le 21ème
siècle. On n'entend que les bribes de conversations des passants
ou bien, lorsqu'on ose s'aventurer dehors, celles provenant de fenêtres
ouvertes.
- Ca me branche
de vous renseigner, même si je ne suis pas une créature nocturne.
Je n'ai pas souvent la permission de minuit…
- Ah, oui… mais
on peut te rendre visite de temps en temps. Nous savons nous rendre
très discrètes.
Stefano
se remémore tout ce qu'il connaît sur les vampires. Il se demande
si les légendes qui leurs sont attribuées sont vraies :
- Est-ce que
vous savez vous transformer en chauve-souris ?
Les
jeunes filles lui lancent un regard dégoûté. C'est Vénus qui répond
à sa question :
- Mais enfin,
tu as perdu la tête ? Pourquoi devrions-nous nous changer en cet
animal ? Et pourquoi pas en papillon ?
- Le Comte Dracula
se transforme souvent en loup ou en chauve-souris. Mais ce ne sont
peut-être que des histoires. Alors quels sont vos pouvoirs ?
- Nos pouvoirs
? Nous ne sommes pas non plus des sorcières, mon garçon.
Imphamie
vient à la rescousse de son ami humain :
- Vénus, le
jeune Stefano ne veut pas t'offenser. Je pense qu'il fait allusion
à notre condition de vampire, et aux différences avec les mortels.
Comme tu l'as vu, nous avons cessé de vieillir depuis des décennies
et nous n'avons plus besoin de nourriture… normale. Nous pouvons
nous dissimuler facilement aux yeux des humains ou bien nous déplacer
à une vitesse incroyable. Notre force est également décuplée.
Sur
ces mots, Imphamie empoigne un vase colossal et le soulève sans efforts
apparents. Stefano est ébahi de voir cette frêle jeune fille porter
une masse aussi lourde. Après avoir posé sa charge, la vampire lui
demande :
- Qui est donc
ce fameux Harry Potter dont tous les enfants parlent ? Est-il si
fabuleux qu'ils le décrivent ?
- C'est juste
un héros de romans. Si tu veux je te prêterai les livres la prochaine
fois.
Stefano
vient d'avoir une idée géniale : pourquoi ne pas inviter les filles
vampires au prochain bal d'Halloween ? Comme tout le monde sera déguisé,
quatre vampires de plus ne poseront pas de problème.
- Promettez-moi
de ne pas attaquer les humains que vous rencontrez.
- C'est promis
!
- Alors, je
vous invite au prochain bal d'Halloween. Vous pourrez vous amuser
avec mes copains.
Stefano
leur décrit brièvement la soirée d'Halloween et leur explique que
les humains se déguisent à cette occasion. Les jeunes filles sont
étonnées d'apprendre que, parfois, certains se déguisent en vampire.
Elles pourront donc rester naturelles pour cette soirée. Avant de
rentrer chez lui, Stefano leur indique le chemin de sa maison où il
leur donne rendez-vous le 31 au soir.
Chapitre
4
En
cette soirée du 31 octobre, les enfants de Rohovern enfilent leur
costume pour faire la tournée des maisons. Ils veulent être vraiment
effrayants pour récolter un maximum de bonbons. Et cette nuit, les
habitants du cimetière ont également des projets identiques. Les quatre
filles vampires se sont parées de leurs plus beaux atours : chaussures
polies à talons, gants en dentelles fines, robes de bal ou cottes
accompagnées de jupons, capes de velours et parures de perles dans
les cheveux. Chacune a ajouté un ornement singulier comme une écharpe
brodée d'or, un éventail au décor somptueux, un voile scintillant
ou encore un loup en dentelles.
Tout
excitées de pouvoir se mêler librement aux humains, leurs canines
s'allongent et leurs yeux brillent d'un éclat intense. Imphamie, Vénus,
Maléfia et Anthéa empruntent la vieille grille rouillée pour quitter
le cimetière. Suivant les indications de Stefano, elles ne tardent
pas à apercevoir la ferme des Ragazzi. Après un instant d'appréhension,
Imphamie toque à la porte d'entrée. La vampire entend le raclement
d'une chaise puis le pas d'un adulte qui s'approche. La porte s'ouvre...
Dans la pénombre Imphamie distingue sans peine le visage sympathique
d'une vieille dame. Cette dernière lui dit :
- Et bien ?
Voilà les nouvelles amies de mon petit-fils ? Entrez donc que je
puisse vous voir.
- Madame, nous
vous remercions de votre accueil.
- Oh ! Mais
que vous êtes jolies ! Et vos déguisements sont splendides. Que
de travail pour vieillir ces tissus ! Ces vêtements sont magnifiques.
Les
vampires rougissent quelque peu devant les remarques de Briega. L'œil
aiguisé de la grand-mère a remarqué les nombreux points de couture
sur les toilettes des jeunes filles. Loin de vouloir faire des effets
de style, les vampires ont tenté de masquer l'usure et les trous de
mites. Les habits du 18ème siècle ont bien du mal à se conserver dans
un caveau humide ! Malgré leur décrépitude, les tissus de prix restent
tout de même enchanteurs.
- Stefano, tes
amies sont arrivées !
- Ok, on descend
!
Stefano
arrive en trombe dans l'entrée, suivi de ses copains, Lucas, Chris
et Yann. Les garçons restent bouche bée devant ces quatre filles d'un
autre temps. Seul Stefano connaît leur véritable nature. En gentleman,
il préserve leur secret. Comme il l'avait annoncé, Stefano s'est déguisé
en Comte vampire. Briega lui a confectionné un costume noir, avec
une cape de satin dont l'intérieur est d'un rouge sombre. Seul l'imposant
pendentif n'est pas fait main : Stefano l'avait acheté avec son argent
de poche. Le médaillon, orné d'un dragon en or, complète parfaitement
son déguisement. Briega a maquillé avec soin le garçon : teint blafard,
traits creusés et cheveux gominés. Bien sûr, Stefano porte aussi un
dentier en plastique aux crocs pointus. Pour éviter de zozoter, il
s'est entraîné un long moment à parler avec.
Stefano
présente les vampires à ses copains. Lucas s'est déguisé en extraterrestre
aux yeux globuleux. Chris a choisi le costume du loup-garou. Il est
tellement poilu que Stefano a eu du mal à le reconnaître ! Yann s'est
fabriqué un costume de super-héros, dans les teintes bleu-vert. Tous
félicitent les filles pour leurs déguisements de vampires. Les copains
sont particulièrement impressionnés par leurs yeux et leurs canines.
Stefano a étudié la gestuelle et le regard de Bela Lugosi, l'acteur
qui a incarné Dracula. Ses mimiques exagérées font bien rire les filles
vampires. D'un geste de sa cape, il invite ses compagnons à le suivre
pour la visite des voisins. Chacun prend un panier préparé par Briega.
- Allons-y,
mes amis !
- Amusez-vous
bien les enfants, et ne rentrez pas trop tard du bal.
Les
enfants ont récolté beaucoup de friandises durant cette soirée. Imphamie
et ses amies se sont retenues d'effrayer les humains. Elles ont préféré
jouer de leur charme naturel. Même Vénus s'est prêtée au jeu de bonne
grâce. En croisant un autre groupe d'enfants, Imphamie s'écria :
- Oh ! Un autre
vampire !
- Ah, oui, il
s'est déguisé en " Blade ".
Stefano
ne dit pas à Imphamie que " Blade " est un chasseur de vampire. Le
garçon en question exhibe des crocs de longue taille, une veste de
cuir sans manche et un sabre factice. Il clame avec ses amis une comptine
macabre d'un air enjoué. Les paniers étant bien remplis, Stefano et
ses amis décident de les déposer chez Chris avant de se rendre au
gymnase municipal. Les vampires, prétextant d'être au régime, offrent
généreusement leurs bonbons aux garçons. Elles refusent également
les sodas que Chris leur propose. Vénus lui répond :
- Merci, mais
on ne boit que du sang.
- Ah, ah ! J'avais
oublié, vous êtes des vampires.
Le
regard insistant de Vénus trouble un instant Chris. Il se dit que
ces quatre filles ont quelque chose de bizarre… Enfin, la soirée ne
fait que commencer. Il est temps de se rendre au bal d'Halloween.
Un nombre incroyable de petits monstres s'est donné rendez-vous au
gymnase. Des pirates grimaçants côtoient des momies et des squelettes.
Des sorcières gesticulent auprès de fantômes et de diablotins. La
musique bat son plein et les rires fusent.
Les
vampires n'en perdent pas une miette. Il leur est très amusant de
discuter et de danser avec tous ces enfants. Heureusement, personne
ne remarque que les filles vampires ont la peau glacée. Elles évitent
le buffet qui n'a aucun intérêt pour elles. Il ne leur faut que peu
de temps pour apprendre les diverses danses modernes. Maléfia et Anthéa
apprécient surtout les danses les plus endiablées.
Imphamie invite Stefano pour la dernière danse du bal. Le garçon a
tout d'un coup une boule dans la gorge et les mains moites. C'est
son premier slow ! Il en oublie, pour un temps, que sa partenaire
est un vampire, même si la poigne d'Imphamie semble de fer.
- Merci pour
cette soirée. C'est divertissant de s'amuser avec les humains.
- C'est aussi
très sympa de danser avec une vampire.
Stefano
frissonne lorsqu' Imphamie dépose sur sa joue un baiser de ses lèvres
froides…
FIN