| @@@@ Bleu blanc rouge et black & blue Ludovic Tournès : New Orleans sur Seine, histoire du jazz en France Fayard, 500 p., 150 F Passionnant travail de Ludovic Tournès sur l'histoire du jazz en France |
Qui aurait pu
imaginer, lorsqu'en 1917 débarquent parmi les
contingents armés américains quelques
"sammies" qui, dans leurs bagages, avaient
emmenés leurs instruments, que la musique qu'ils firent
alors découvrir aux français allait constituer le point
de départ d'une heureuse épopée culturelle, qui fit
passer le jazz du statut de méprisable divertissement à
celui d'art parfaitement intégré au patrimoine
français ? Ludovic Tournès, docteur en histoire, dont
ce livre reprend les travaux de thèse, nous explique ce
phénomène progressif d'"acculturation", en
embrassant dans son étude à la fois l'évolution des
structures de diffusion du jazz et le développement du
discours critique français, des travaux du précurseur
Panassié à l'étude à proprement musicologique et
historique du jazz avec, notamment, les études d'André
Hodeir. La curiosité de l'auteur et sa volonté de
cerner le phénomène sous toutes ses facettes en font
tout à la fois un historien, un sociologue, un
musicologue, voire un politologue (avec une analyse
introductive absolument passionnante sur la proximité
intellectuelle de Panassié avec l'Action française,
grand admirateur de Léon Bloy et fortement influencé
par Jacques Maritain : Tournès, avec une perspicacité
remarquable, montre comment ses critiques jazzistiques
peuvent refléter ses convictions et son affiliation
idéologique - emploi des surnoms, caricature, injure,
réthorique, paranoïa et crainte du complot, ainsi que
d'une manière moins formelle un certain regard porté
sur le monde moderne... Toutes recherches qui méritent
à l'évidence prolongation, avis aux universitaires. On
notera aussi les pages où Tournès revient sur la
politisation du discours critique français à la fin des
années 60, dûe notamment à l'arrivée dans les
colonnes de Jazz Hot de critiques maoïstes
engagés, plus ou moins comparable à ce qui a pu se
passer dans d'autres revues spécialisées, notamment aux
Cahiers du Cinéma, dont Jean-Louis Comolli
était à l'époque rédacteur en chef, avec plusieurs
collaborateurs engagés : Sylvie Pierre ou Pascal Kané -
les Cahiers ayant appartenu jusqu'en 1969
environ à Daniel Filipacchi...). A défaut d'offrir une
ligne d'étude claire et uniforme, ce foisonnement
thématique (par ailleurs plutôt bien organisé,
toujours dans l'optique d'exposer et d'expliquer le
triple mouvement de diffusion, d'acculturation et de
légitimation du jazz, selon une charte d'analyse
proposée en introduction) donne au lecteur une
multiplicité de sources de réflexion, cela d'autant que
la compétence de Tournès et la brillance de ses
démonstrations et analyses font de "New Orleans sur
Seine" un ouvrage capital - au demeurant le premier
du genre. S'il est bien sûr exclu de résumer en quelques mots les étapes du mouvement décrit dans le livre, on peut néanmoins signaler quelques uns des points sur lesquels les travaux de Ludovic Tournès méritent tout particulièrement l'intérêt. Le premier est sans doute l'analyse de la dérive intégriste du discours panassiéiste, et le divorce conséquent du tandem Panassié-Delaunay, dont les conséquences vont bien au delà de la simple anecdote illustrant la dichotomie, d'ailleurs universelle, entre traditionnalisme / réaction et progressisme. Un autre point, magistralement développé par l'auteur, est le problématique rapport du jazz à la "grande musique" et les travaux considérables d'un André Hodeir, dont les analyses purement musicologiques d'oeuvres de jazz et ses efforts de composition et de recherche acquièrent, sous la plume de Tournès, toute la dimension qui leur revient : les rapports du jazz à la musique contemporaine et au sérialisme, notamment, sont particulièrement intéressants (il est d'ailleurs étonnant de prime abord de lire dans la table des matières en fin d'ouvrage le titre "dans le sillage de Pierre Boulez" au sein du dixième chapitre, "Jazz et avant-garde : André Hodeir ou le malentendu", lorsque l'on sait le peu de cas que fait le compositeur français du jazz, notamment pour avoir entendu sur les ondes ses commentaires blasés d'un morceau interprété par Bill Evans...). Les pages consacrées à "l'infiltration du paysage artistique", c'est-à-dire à l'intérêt du milieu artistique pour le jazz d'une part, à ses rapports aux autres formes d'expression artistiques d'autre part, sont remarquables de par leur richesse, leur concision et la précision des concepts et idées présentés par l'auteur. Il s'agit du "bouillon de culture germanopratin", tout d'abord : "L'univers du jazz a en effet marqué de nombreuses figures de la galaxie germanopratine qui lui ont fait, immédiatement ou plus tard, une place dans leur univers esthétique. Jean-Paul Sartre en est l'exemple le plus connu en raison de quelques allusions au jazz dans La Nausée". Sans s'arrêter aux anecdotes devenues légendaires (sans non plus les oublier : la fameuse introduction de Sartre à l'article "New York City" publié dans Jazz 47 en mai 1947 - "Le jazz, c'est comme les bananes, ça se consomme sur place", dont l'origine exacte, bien qu'elle ait été fréquemment citée par Serge Loupien ou Michel Contat notamment, n'est pas souvent indiquée ; la question de Charlie Parker au même Sartre, aussi, lors de leur rencontre au Club Saint-Germain en mai 1949 : "de quoi jouez-vous ?", dont on ignore si elle relève de l'histoire ou de la légende...), l'auteur signe quelques pages magistrales sur l'influence du jazz sur les intellectuels existentialistes et sa propagation dans ce milieu. Ce sont ensuite les rapports du jazz à la littérature et au cinéma, dont sont analysés les possibilités et perspectives mais aussi les difficultés. Au départ utilisé par les cinéastes soit en tant que touche exotique empreinte de tous les clichés que l'on imagine, soit, comme Molinaro ou Vadim ("Les liaisons dangereuses"), pour "symboliser l'univers de la nuit, du crime et de la déviance", le jazz sera étudié par d'autres auteurs dans l'esprit et la volonté d'une véritable "collaboration entre jazz et cinéma, la musique devant servir de contrepoint et de commentaire à l'image et non coller à elle" (Louis Malle et la célébrissime bande originale de son premier long métrage, "Ascenseur pour l'Echaffaud", improvisée en une nuit et en direct par un groupe réuni autour de Miles Davis ; tout aussi célèbre, la musique de Martial Solal pour "A bout de souffle" de Godard, dont Tournès souligne la parenté esthétique avec le "Shadows" de John Cassavetes). L'ouvrage de Tournès se révèle extrêmement intéressant sur nombre d'autres points de l'histoire du jazz en France, notamment sur le rôle de quelques-uns de ses acteurs dont il souligne le rôle primordial : Martial Solal, Boris Vian, Sidney Bechet, André Hodeir, Kenny Clarke..., sur la sociologue du public du jazz, sa légitimation institutionnelle (entrée au conservatoire, création de l'ONJ...), la multiplication des feestivals et leurs modes d'organisation et de financement... Si certaines pages auraient peu être mérité des développements moindres au profit d'autres (le long chapitre consacré à la "greffe réussie" entre jazz et variété, avec, à titre d'exemple, les itinéraires de Montand et Distel), d'autant qu'il n'est rien dit, comme le soulignait Frank Bergerot, "des critiques de la génération Carles-Goddet", ni d'artistes tels qu'Aldo Romano, Henri Texier, François Couturier, Jacques Thollot, Jean-Marc Padovani, Jean-Luc Ponty, Didier Lockwood... (si ce n'est de manière rapide), ni enfin du jazz français à partir des années 1970 (avec la création, par exemple, du label de Jean-Marie Salhani, ou celle de Label Bleu par la suite), "New Orleans sur Seine" reste un essai magistralement mené et d'une importance évidente (on regrettera aussi, à titre purement accessoire, la localisation des notes en fin d'ouvrage plutôt qu'en bas de page, ce qui rend leur consultation malaisée). Enrichi de quelques pages centrales de photographies extraites des fonds Delaunay (Bechet à la "Revue Nègre" du théâtre des Champs-Elysées en 1925, Grappelli au Touquet en 1929, le Quintette du Hot Club de France...) et Méphisto (au Club Saint-Germain avec Wilen ou Solal, au Chat qui pêche avec Steve Lacy et Jean-François Jenny-Clark - qu'on retrouve en couverture dans la même cave avec Jackie McLean et Aldo Romano -, Solal et Ténot à l'Olympia en 1960...), d'une chronologie indicative et de quelques annexes chiffrés (séjour des musiciens américains en France, concerts, séances en studio, fréquentation des concerts, émissions radiophoniques, catégorisation socio-professionnelle du public, cartes...), cet ouvrage est recommandable à l'amateur de jazz de longue date comme au lecteur peu familier des noms cités dans ces quelques lignes, tant son contenu historique et culturel le rend digne d'intérêt pour tous. (Bernard Quiriny) |
| @@ Marc Petit : Eloge de la fiction Fayard, 141 p., 69F Suite du débat lancé par Christophe Donner sur la place de l'imagination dans l'écrit. Marrant comme on s'en fout |
En réponse
quasi-explicite à lessai de Christophe Donner,
« Contre limagination », paru chez le
même éditeur il y a exactement un an, court texte
parfois convaincant qui, bien que présenté comme une
bombe, eut à peine plus de retentissement ici bas
quun pétard de moyenne contenance,
lénigmatique Marc Petit ("le conteur du Nain
Géant, dArchitecte des glaces, du Troisième
Faust, dHistoires à nen plus finir
et de la Compagnie des Indes" - quatrième de
couverture ; il avait aussi signé une charge dans le
Monde : "Nouvelles Tendances, Vieux démons",
flinguant Houellbecq, Darrieussecq, Ravalec...) signe ces
pages commandées par léditeur (il le dit
expressément) avec autant dentrain que celui du
bleu désigné pour la corvée de nettoyage, et malgré
tout suffisamment darguments pour que ses travaux
méritent une lecture distraite. Avec un brin de
prétention et beaucoup de mépris pour léquipe
adverse, Donner en tête bien sûr, Marc Petit expédie
tout cela sans prendre garde outre mesure à ce que ses
propos, pourtant pas inintéressants (mais que je ne me
hasarderais surtout pas à essayer de résumer. Pierre
Marcelle tente le coup : ""le réel est
indicible, et la fiction n'est rien d'autre qu'une
interprétation à l'infini" - Libération, 25 août
99), restent compréhensibles pour le commun des mortels,
le lecteur de base étant visiblement la dernière de ses
préoccupations. Lequel lecteur, à moins dêtre
franchement passionné par ce débat dune mollesse
étrange, le lui rendra sans doute bien. (Bernard
Quiriny) Sur un même thème : Pourquoi la fiction ? (Jean-Marie Schaeffer, Le Seuil), La fiction en question (Francis Tremblay, le Griot), Tombeau de la fiction (Christian Salmon, Denoël)... |
| @ Serge Loupien : Miles Davis Librio, 10 F Mini prix, mais il ne fait pas le maximum |
On peut s'étonner de ce que Serge Loupien, célèbre chroniqueur musical du quotidien Libération se lance pour la collection musicale des éditions Librio (où Pascal Bussy avait déjà écrit un "Coltrane" il y a quelques mois) dans une biographie du trompettiste Miles Davis, dont on savait par ses articles tout le bien mitigé qu'il en pensait (grand adepte des démythifications sur le grill, c'est lui qui avait joué la carte de la modération dans sa nécrologie du musicien lors de son décès, tout comme il l'a fait plus récemment pour Michel Petrucciani dans un article qui a beaucoup fait parler) ; quoi qu'il en soit, le résultat est là, assez éloigné d'ailleurs de ce qu'on pouvait attendre : que le livre se soit surtout destiné à des profanes n'empêchait pas l'auteur d'approfondir quelque peu ses analyses musicologiques, les moments phares de la carrière de Miles Davis étant ici expédiés avec une étrange économie de mots. Par contre, là où le biographe s'en donne à coeur joie, c'est dans l'exposé détaillé des frasques toxicomaniaques, conjuguales et sociales du jazzman, sur lesquelles il semble intarissable. On veut bien admettre qu'elles sont d'importance, mais pas au point d'éclipser de la sorte les révolutions musicales dont Miles a été l'instigateur. 3 lignes sur Kind of Blue, c'est trop peu. Pour dix francs, on ne peut pas non plus demander la lune, mais la biographie musicale selon Serge Loupien semble plus proche de la manière Paris-Match qu'autre chose. Bibliographie, filmographie, discographie sélective et liste (hum... 3 adresses Html) de sites internet en fin d'ouvrage. (Bernard Quiriny) |