Jusquaux
approches de 1830, Lamartine ne sest
intéressé à la politique quen
spectateur. Sa qualité de diplomate
sopposait dailleurs à une
activité proprement politique. Mais il suit avec
de plus en plus dattention les
événements. Profondément
attaché aux Bourbons par tradition de famille,
mais déjà critique contre une
" aristocratie exclusive ", il voit avec
appréhension Charles X sengager en novembre
1829, avec le ministère ultra-réactionnaire
de Polignac, dans une voie qui ne peut mener
quà une crise politique majeure.
Déjà en 1827, il a exprimé sa
conviction quon ne saurait ressusciter le
passé : " Nous sommes dans une ère
nouvelle ; les liens du passé et de lavenir
ont été brisés et ne peuvent ni ne
doivent se renouer. ". La révolution de
juillet 1830 ne le surprend donc pas et elle affermit son
intention " dentrer en politique " pour y
faire entendre une voix indépendante de tout parti
et de toute coterie. Ayant démissionné de
toute fonction diplomatique, arrivé à
lâge déligibilité de ce
temps (40
ans
avec le suffrage censitaire), il se présente en
juillet 1831 dans trois circonscriptions : Mâcon,
Toulon, Bergues. Triple échec, surtout cuisant
à Mâcon : 46 voix contre 242 à son
adversaire. Nouvelle tentative en 1832 à
Mâcon : nouvel échec. On le considère
comme un " carliste " réactionnaire. Il
décide alors de partir pour lOrient (juin
1832). Mais avant, en octobre 1831, il a publié
une brochure. De
la politique rationnelle,
dans laquelle il développe sa conception de
laction politique avec un programme complet de
réformes libérales et démocratiques,
dune hardiesse remarquable pour
lépoque et surtout pour le grand
possédant quest Lamartine : suppression de
la pairie héréditaire ; chambre unique
élue ; liberté de la presse ; diffusion
dun enseignement populaire de base ; suffrage
étendu avec " capacités " ;
séparation de léglise et de
létat ; abolition de la peine de mort et
réforme de la législation criminelle. Ce
programme, qui passa presque inaperçu à sa
publication est un engagement auquel Lamartine restera
attaché jusquà son retrait de la vie
publique après 1848.
Depuis
le voyage en Orient qui, sur le plan spirituel a
apporté en lui un bouleversement profond, il ne
sépare plus le domaine politique du domaine
religieux. Renouvelant dans la préface des
Recueillements
lexpression des principes développés
dans la
Politique rationnelle,
il écrit : " Il sagit de savoir si le
monde social avancera ou rétrogradera dans sa
route sans terme.... si la liberté sainte des
consciences grandira, enfin avec les lumières de
la raison, multipliées par le verbe ; et si
Dieu sy réfléchissant davantage de
siècle en siècle, sera de siècle en
siècle plus adoré en uvres et en
paroles, en esprit et en vérité ".
Lamartine restera jusquau bout dans cette
perspective quasiment religieuse dune politique
progressiste inspirée par le dessein quil
attribue à Dieu de guider lhumanité
vers toujours plus de justice et de fraternité par
laction des hommes de progrès quil
suscite. Cest cette orientation déiste qui a
éloigné de lui nombre de rationalistes qui,
au fond, ont reconnu la valeur de ses principes concrets
de démocrate convaincu mais qui ne le suivent pas
sur cet arrière-plan religieux. Cest aussi
ce qui la persuadé lui-même quil
était un de ces hommes investis par Dieu pour une
mission déclaireur, de guide vers un monde
plus juste, plus pacifique, plus respectueux de la
liberté de chacun. Il y a du messianisme dans
laction politique de Lamartine, un messianisme qui
exclut toute implication cléricale ou
idéologique et politicienne, mais qui contribue
à altérer le jugement de beaucoup de ceux
qui étudient en détail cette action
politique et qui trouvent en lhomme une certaine
fatuité pénible à constater. Il est
enfin élu dans le département du Nord,
à Bergues grâce à son
beau-frère Bernard de Coppens qui a
été un agent électoral efficace. Il
lapprend en mars 1833 au cours du voyage en Orient.
Il prend séance à la chambre le 28
décembre 1833. En 1834 Bergues renouvelle son
mandat, mais Mâcon la enfin reconnu et
la également élu. Il se maintient
à Bergues par reconnaissance envers ses premiers
électeurs du Nord. Cependant, de nouveau
élu dans les deux circonscriptions en 1837, il va
en 1839 opter pour son pays natal dont il restera
lélu jusquen 1850.
Lamartine
se veut un parlementaire indépendant. Il ne
sinféode à aucun parti et
répond par une boutade à qui lui demande
oô il siégera : " Au plafond "
répond-il. Répudiant les royalistes purs et
durs autant que les idéologues de gauche, il
rêve dune " république
rationnelle " animée par un " parti
social " dont il reste lunique
représentant, mais qui doit avoir pour programme
de favoriser tout ce qui peut être utile à
la société et de sopposer à
tout ce qui peut lui être nuisible.
Avec
patience et détermination, Lamartine se forge une
exceptionnelle qualité dorateur qui,
dès 1837 en impose à une chambre oô
il est pourtant souvent à contre courant. Il brave
les contestations parfois véhémentes de ses
adversaires, il leur assène des jugements sans
complaisance. A partir de 1839 la politique
laccapare entièrement, il
séloigne de la poésie et
malgré une situation financière qui
linquiète souvent, il participe dans une
totale indépendance desprit à tous
les grands débats de la Chambre. Et en janvier
1843, à loccasion de la discussion de
l" Adresse " du roi à la Chambre,
il rompt ouvertement avec la philosophie politique de la
Monarchie de juillet : " Vous voulez bâtir
avec des matériaux décomposés, avec
des éléments morts, et non avec des
idées qui ont la vie et qui auront
lavenir " lance-t-il à la
majorité bourgeoise de la Chambre.
Pour
faire comprendre au " pays réel ",
à la masse de ses concitoyens, sa conception
dune démocratie conforme aux principes de
1789, il décide de se faire historien. Au
départ, il pense que laile
modérée de la Révolution, le parti
girondin, représentait la chance
déviter la Terreur et il entend axer son
travail sur " lhistoire
des Girondins "
pour bien se situer dans la seule ligne des
réformateurs de 89. De 1843 à 1845 il
amasse une abondante documentation quil met en
uvre jusquen décembre 1846.
Louvrage paraît en huit volumes de mars
à juin 1847 : succès immense. Ce
nest pas une uvre dhistorien
professionnel mais plutôt comme on la dit,
une sorte dhistoire romanesque, et surtout une
sorte de discours en huit volumes à lusage
du peuple pour exalter les grands principes de 89. Le
sujet lui-même lentraîne
dailleurs à dépasser le strict
domaine du rôle des Girondins de 91 à 93,
mais à traiter de la Révolution plus
globalement, et, chose inattendue, il découvre un
Robespierre et certains montagnards différents de
ce que lopinion générale a fait
deux, des monstres altérés de sang ?
A mesure quil découvre les faiblesses et les
compromissions de ces Girondins quil admirait au
départ, il réhabilite, en partie au moins,
les Jacobins. Si bien que le vieux Chateaubriand
déclare à son entourage : " il nous
dore la guillotine ". Cet infléchissement du
jugement de Lamartine nest en fait que
lexigence dune honnêteté
intellectuelle irréductible quand il a
constaté les faits.
Les
Girondins ont un impact énorme sur lopinion
et on ne peut nier que luvre a
préparé les esprits à la
Révolution de février 1848. En juillet
1847, dans un discours prononcé à
Mâcon, le député prophétise la
proche révolution du mépris.
Du
23 février à juin 1848, Lamartine est au
premier rang des animateurs de la Révolution. Il
veut certes un changement politique et social profond,
mais il réprouve toute violence, position en
définitive intenable entre la bourgeoisie qui veut
sauvegarder à tout prix ses privilèges et
la gauche socialiste qui veut des transformations de fond
immédiates.
Membre
du gouvernement provisoire constitué en
février, principal fondateur de la
République par refus dune régence,
mainteneur du drapeau tricolore, ministre de fait pour
les affaires étrangères, il est au sommet
de la popularité jusquà la
constitution de la commission exécutive de cinq
membres qui succède au gouvernement provisoire et
où il a défendu avec vigueur la
présence de la gauche révolutionnaire en la
personne de Ledru-Rollin (10 mai). Cette position
politique lui est immédiatement fatale : tous les
tièdes, tous les conservateurs ralliés par
peur des désordres et des bouleversements sociaux
qui le considéraient comme un rempart, le
condamnent, sans que la gauche abandonne une certaine
méfiance envers cet
aristocrate-réformateur, qui pourtant a
proposé de hardies réformes comme la
reprise par lEtat de la réalisation
dun réseau de chemins de fer uniquement
conçus pour les besoins stratégiques et
économiques de la nation, hors des combinaisons
capitalistes qui ont été jusquici les
seuls principes acceptés par la bourgeoisie
daffaires.. La chute sera rapide :
lAssemblée Constituante élue le 23
avril est conservatrice. Elle demande un retour à
lordre. On ferme les ateliers nationaux qui avaient
tant bien que mal pallié la crise
économique ; linsurrection de la
misère et de la colère éclate le 23
juin. La commission exécutive est sommée de
remettre ses pouvoirs àlambitieux et
médiocre Cavaignac qui réprime
impitoyablement la " révolte des
faubourgs " sans avoir cherché à la
décourager par une démonstration
préalable de forces militaires qui eussent sans
doute dissuadé les " activistes " de se
lancer dans une aventure sans issue, stratégie de
sagesse quavait demandée
Lamartine.
La
carrière politique de Lamartine est brisée.
Il est encore parlementaire - après une courte
interruption en 1849 - jusquau coup
détat de Louis Napoléon Bonaparte le
2 décembre 1851. Son ascendant oratoire
contribuera une dernière fois à
déterminer un élément important de
la Constitution de 1848 : lélection du
Président de la République au suffrage
universel. Après le 2 décembre cest
chez lui le renoncement définitif, et le
progressif éloignement - parfois la condamnation -
des grandes motivations de sa carrière entre 1830
et 1848 (Critique de lHistoire des Girondins -
1861).
Le
remboursement de son énorme dette sera
limpératif absolu de son activité
jusquàsa mort en 1869.
Les grandes causes
défendues entre 1831 et 1850
Les
grands discours de Lamartine figurent dans
" la
France Parlementaire ".
Lénumération qui suit est loin
dêtre exhaustive. Dautre part certains
textes semés dans diverses uvres, comme le
Voyage
en Orient
et sa Correspondance
sont de véritables prises de position tout
à fait significatives.
Nous
avons cité " De
la politique rationnelle "
(1831), la préface des Recueillements
(1839) ; Ajoutons-y quelques discours :
22
avril 1835
:
pour lémancipation des esclaves ;
21
novembre 1835 :
contre les lois de septembre qui rétablissaient la
censure ; 11
juin 1836 :
" sur Alger " : il redoute
laventure dune conquête en profondeur
de lAlgérie. Il renouvellera ses
interventions dans ce sens. A
partir de 1838,
suite de discours sur les chemins de fer.
Dès
1838,
il dénonce le système des concessions
multiples sur le territoire et plaide pour un plan
rationnel et stratégique contrôlé par
lEtat. 24
mars 1837 :
sur lenseignement : défense des
études classiques. 26
mai 1840 :
sur le retour des cendres de Napoléon 1er. Il
appréhende un retour en force de la légende
napoléonienne et dun bonapartisme populaire.
21
- 28 janvier 1841 :
sur les fortifications de Paris, proposées par
Thiers et quil réprouve envisageant
déjàce qui se produira an 1871 : une
capitale encerclée par lennemi,
coupée du reste du pays et menacée
dune insurrection
intérieure.
A plusieurs reprises :
sur la question dOrient quil veut voir
régler pacifiquement. De
nombreuses fois
sur des questions économiques quil a
soigneusement étudiées comme le libre
échange dont il est partisan ; sur
les
Enfants trouvés,
que la société doit recueillir,
élever et protéger.
27
février 1843 :
rupture définitive avec Louis Philippe et son
ministre Guizot. 3
mai 1845 : sur
la liberté des cultes. Septembre
1845 :
sur la neutralité de lEtat.
18
juillet 1847 :
grand discours de Mâcon (annonce de la
révolution du mépris ").
24
février 1848 :
harangue du drapeau tricolore au balcon de
lhôtel de ville de Paris. 6
octobre 1848 :
pour une élection présidentielle au
suffrage universel.
Après
1851 on a la tristesse de le voir sombrer dans un
" athéisme politique " et un reniement
bien souvent affligeant de ce qui fait la valeur des
principes politiques et moraux quil
défendait dans ses plus belles années
daction et de lucidité. La
critique de lHistoire des
Girondins
parue dans les tomes XII et XIII du Cours
familier
est à ce titre significative.